Un impertinent plaidoyer pour la liberté d’expression.

George-Orwell

Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre.

George Orwell

Il s’agit ici pour L’impertinent de revenir et de méditer sur l’expérience relativement pénible que lui aura valu de récentes publications critiques concernant un nouveau média télévisuel – « Le Média » – proche comme chacun sait de la France Insoumise, notamment la publication du compte-rendu de son travail d’analyse de la souscription en cours de ce média.

Par-delà ce cas particulier, L’impertinent souhaite également soutenir par le présent plaidoyer la cause de la défense de la liberté d’expression dans notre pays, aujourd’hui : la démocratie n’est pas une chose immuable gravée dans le marbre, et il n’est jamais inutile de rappeler et de soutenir les principes fondamentaux qui font qu’elle n’est pas tout à fait encore devenue un vain mot.

Mais avant de revenir sur les rapports difficiles entre L’impertinent avec « Le Média » (en deuxième partie), nous souhaiterions dans un premier temps, en guise de contextualisation, décrire le type de liberté d’expression « impertinente » que L’impertinent revendique exactement, et qui est précisément celle « de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ». Pour les gens pressés chacune des parties peut se lire séparément, même si nous recommandons cordialement bien évidemment la lecture de l’ensemble pour mieux saisir le sens de ce plaidoyer.

1. Qu’est-ce que l’impertinence revendiquée par L’impertinent ?

Suivant l’inspiration de son père spirituel George Orwell (le journaliste et le pamphlétaire), L’impertinent publiait quelques jours à peine après sa création « Un plaidoyer pour une impertinente renaissance du pamphlet ». Un plaidoyer pour un genre politico-littéraire largement tombé en désuétude en France, dans un monde de plus en plus aseptisé où toute chose vaguement problématique se voit immédiatement euphémisée au point de perdre tout son sens. Ainsi on ne parlera plus aujourd’hui de mensonge – mot devenu si insupportable pour nos oreilles comme anesthésiées par tant d’années de politiquement correct sémantique – mais de « contre-vérité », de « désinformation », de « post-vérité », de « fait alternatif ». Nos voisins européens, notamment Britanniques et Espagnols, mais aussi les Américains, ont su fort heureusement préserver et même renouveler ce genre qui, à défaut de permettre de refaire le monde, permet de rire un peu aux dépens des puissants ce qui n’est pas si mal.

En ce sens L’impertinent proposait à ses lecteurs dans ce plaidoyer l’idée qu’une renaissance du pamphlet, avec toute sa liberté de ton, était un impératif démocratique. On le mesure au fait que les seuls organes de presse encore résolument pamphlétaires sont en France dans une certaine mesure le Canard Enchaîné mais surtout Charlie Hebdo (genre qui on le voit n’est pas sans danger). Que, par conséquent, une revue numérique aussi modeste que L’impertinent puisse apporter un petit peu de liberté de ton et d’humour satirique ne pouvait que contribuer démocratiquement à libérer une parole en France, trop souvent cadenacée par la menace de poursuites en diffamation : l’arme judiciaire bien connue pour intimider et faire taire « légalement » les impertinents en tous genres.

Depuis ce plaidoyer L’impertinent n’a cessé de se montrer fidèle à cet engagement pamphlétaire initial pour, il nous semble dans l’ensemble, l’amusement de ses fidèles lecteurs, y compris à bien d’occasions des supporters de la France Insoumise, L’impertinent n’ayant jamais caché ses sympathies de gauche.

En effet, les cibles favorites ont depuis été incontestablement le véritable nouveau couple présidentiel, Macron-Gattaz, objet de tous les sarcasmes et noms d’oiseaux politiques, dont les piques pamphlétaires ont culminé avec le lancement d’une pétition « Pour une séparation de l’Etat et du MEDEF » : pétition à propos de laquelle il semble inutile de lever un petit panneau humour, mais qui « en même temps » n’est peut-être pas si sotte que ça, cette idée avait d’ailleurs germé initialement chez Nuit Debout. On le voit la frontière est mince entre le pamphlet et la caricature.

Autre objet régulier de satire pamphlétaire de L’impertinent, forcément, l’extrême droite – qui est l’objet d’une série de billets critiques en cours – à commencer par le Front national. De manière argumentée L’impertinent s’est efforcé de tordre le cou à ce mythe selon lequel le Front national serait devenu « un parti de gauche » (aucune trace de lutte des classes dans le discours, la faute c’est toujours celle du parti de l’étranger) et le « premier parti populaire » (ce qui est rigoureusement faux, le premier parti de très loin c’est l’abstention). Nous nous étions aussi amusés du fait que d’un côté le Front national a un discours remarquablement anti-migrant, alors que d’un autre côté la famille Maréchal, chez qui beaucoup voit le futur du parti, est en première ligne engagée en Françafrique, dont les prédations et la misère engendrée sont largement la cause des flux migratoires. Nous avions également salué l’excellent front républicain de terrain qu’avait constitué la France Insoumise dans sa reconquête d’un électorat populaire qui emblait perdu pour la gauche.

L’impertinent s’est aussi attaché à décrypter les médias de ce que l’on appelle généralement la « fachosphère » comme F de Souche (qui s’avère être un terrain de lynchage virtuel d’une violence inouïe dans les propos des internautes où des hommes de couleur sont régulièrelment jetés en pâture) ou bien La Revue Eléments, qui a le vent en poupe sous couvert de « dédiabolisation », mais qui témoigne régulièrement et ouvertement sa sympathie pour des grandes figures intellectuelles du fascisme et du nazisme.

Si ce type de revue nauséabonde à souhait a le vent en poupe c’est aussi car elle reçoit le soutien d’un certain nombre d’ « idiots utiles » apportant leur caution intellectuelle, qui ont reçu comme qualificatif de la part de L’impertinent le terme de « facho-gauchistes ». Au premier titre desquels Michel Onfray, en pleine osmose intellectuelle désormais avec la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist, et dont L’impertinent a eu récemment l’occasion de dénoncer la tartufferie anarchiste : lui qui se prétend « anarchiste proudhonien », qui appelle à décoloniser les provinces françaises… et qui ne trouve rien de mieux à dire concernant la Catalogne (alors que Proudhon était un farouche opposant de l’état-nation) que de faire une apologie béate du Roi d’Espagne : indigne représentant d’une monarchie corrompue, VRP de luxe en ventes d’armes à l’Arabie Saoudite, et qui s’est montré bien peu rassembleur sur la crise catalane (ce qui aurait dû être son rôle) en s’alignant sur la politique répressive et brutale du gouvernement Rajoy.

En dehors du monde politique, L’impertinent n’a pas eu de problème de conscience particulier non plus pour employer un vocabulaire issu du registre de la criminalité à l’égard du lobby du glyphosate, qui nous empoisonne tous, mais aussi du lobby de l’amiante qui aura tout de même causé, en toute impunité, 100.000 morts, avec encore 3000 morts par an jusqu’en 2030 (contre 800 homicides par an, à titre de comparaison) : essentiellement des ouvriers, dont tout le monde se moque éperdument, dans un pays où les maladies professionnelles ne sont pas considérées comme relevant d’un problème de santé publique, et où l’on a entre 15.000 et 30.000 cancers professionnels par an dans l’indifférence générale, tant médiatique que politique.

Une indifférence que L’impertinent souhaite secouer car la violence véritable ici n’est pas dans les mots propres au genre pamphlétaire mais dans la violence sociale qui est faite aux travailleurs en mettant quotidiennement leur propre vie en danger, évidemment tout ce qui a de plus « légalement ». Comme quoi, contrairement à ce que les honnêtes gens « qui font confiance à la justice de leur pays » croit trop souvent (et bien naïvement) la légalité est une notion très malléable et qui dépend très largement de qui vous connaissez dans le « système » (qui légiféreront ou non sur un sujet, comme par exemple sous l’influence en amont des lobbies).

Le rédacteur de L’impertinent avait en fait entamé sa carrière pamphlétaire avant la création de la revue en juillet avec, sur sa page personnelle Facebook, une chronique du Fillongate intitulée « Chroniques d’un enterrement politique annoncé » : entre House of Cards à la française et film de Chabrol dépeignant une bourgeoisie « respectable » mais profondément corrompue, cette chronique eut un certain succès sur les réseaux sociaux.

Ces petits succès satiriques ont été payés assez cher au plan amical par le rédacteur de L’impertinent : il aura perdu des amis de toute une vie tantôt supporters de Macron (néo-libéraux qui voyaient en lui l’ennemi juré de leur classe patronale couteau entre les dents), de Fillon (qui ont pris personnellement nos diatribes contre les notables de province chabroliens et les cathos du dimanche) ou du Front national (bien que nous nous soyons abstenus dans nos billets d’employer les insultes habituelles de type « nazi » et ayons fait le pari d’un débat d’idées, qui a hélas tourné au monologue).

Chaque billet à tonalité vaguement satirique a été à chaque fois applaudi par beaucoup, qui aimaient et s’amusaient de ce qu’ils lisaient ; mais aussi fortement détesté par d’autres avec (même dans le cas aussi bénin qu’une banale critique de film) un recours immédiat aux insultes plus ou moins violentes et ordurières. Il est à noter la géométrie excessivement variable de ces deux camps, car évidemment ceux qui applaudissent à tout rompre un jour aux facéties de L’impertinent, se transforment le lendemain avec une remarquable mémoire de poisson rouge en ennemis haineux lorsque c’est le tour de leur champion ou championne d’être moqué.e. Entre les deux, force est malheureusement de constater que les débats d’idées civilisés et cordiaux sont excessivement difficiles à établir sur les réseaux sociaux, où l’anonymat et la distance permettent de laisser libre cours au défoulement sans retenue des pires pulsions chez l’homme. Tout ceci donne une bien inquiétante image des capacités des Français au débat démocratique, ainsi que de la violence latente dans la société et du bien mince vernis de civilisation et de morale élémentaire en beaucoup d’entre nous. Surtout lorsque, comme c’est le cas sur Internet, il n’y a pas la peur du gendarme pour réguler les comportements humains et que les sites ne font pas leur travail de modération des excès des internautes.

2. L’impertinent, « Le Média » et la liberté d’expression

Après quelques mois à peine d’existence L’impertinent commençait à s’endurcir et à se faire philosophiquement une raison de ces débordements déplorables sur les réseaux sociaux. Il y voyait même, de manière paradoxale et ironique, la confirmation de la pertinence de certains de ces propos, car comme le dit l’adage « il n’y a que la vérité qui fâche ».

Pourtant nous n’anticipions absolument pas le degré de violence verbale que devait subir L’impertinent et son rédacteur pour avoir osé écrire quelques articles critiques dans sa veine pamphlétaire habituelle – qui avait toujours séduit des lecteurs de la France Insoumise lorsqu’i s’agissait de viser Macron, Gattaz, Le Pen ou Monsanto – au sujet de « Le Média », la chaine télé sur Internet en cours de lancement, proche de la France Insoumise.

Le niveau consternant de violence dans les messages reçus par le rédacteur de L’impertinent suite à son travail de journaliste citoyen, aux questions posées à « Le Média » et à des publications critiques était, nous pouvons vous l’assurer, tout à fait édifiant. Au point que nous avons été contraint de dépublier ces articles pour tenter de calmer tant bien que mal ce déferlement d’agressivité absolument pathétique. Ce qui d’ailleurs n’a pas servi à grand-chose car le rédacteur de L’impertinent a continué à recevoir des messages on ne peut plus pénibles sous la forme d’un véritable harcèlement sur réseaux sociaux.

Nous n’imaginons pas un seul instant que des dirigeants de « Le Média » ou de la France Insoumise aient pu diligenter pareille campagne d’intimidation pour faire taire L’impertinent sur des choses « qu’on ne veut pas entendre » – même si « Le Média » a tout de même une bonne part de responsabilité en ayant publiquement fait du rédacteur de L’impertinent un objet de minute de la haine orwellien. Mais manifestement un certain nombre de supporters de la France Insoumise ont à peu près la même tolérance à la satire que des intégristes religieux qui crient aisément au blasphème, et donnent au final une bien mauvaise image de la France Insoumise : de l’eau au moulin à ceux qui voient dans ce mouvement des mœurs anti-démocratiques, un culte du chef, un romantisme complaisant de la violence politique et des supporters inconditionnels sectaires. Jamais, au grand jamais, L’impertinent n’aura subi pareille violence de la part d’En Marche, du MEDEF, des Républicains ou même de l’extrême droite.

Le comble et finalement le plus drôle dans cette histoire c’est que L’impertinent ne révélait strictement aucun secret qui aurait fuité de « Le Média ». Tout, absolument tout ce que contenaient nos publications étaient des réflexions et des analyses basées sur de l’information tout ce qu’il y a de plus publiquement disponible, accessible à tous, vérifiable aussi par tous et produite par « Le Média » lui-même. Pour avoir accès à cette information il suffit juste de savoir lire, et d’avoir un minimum de bon sens et d’esprit critique pour en tirer une analyse. Le travail de L’impertinent sur le sujet ne méritait en rien les qualificatif d’ « enquête », de « journalisme d’investigation » et encore moins de « lancement d’alerte » : il relevait tout bonnement de la liberté d’expression la plus élémentaire en démocratie, celle qui par ailleurs permet tout aussi bien à L’impertinent de critiquer les liens trop étroits de notre président avec le MEDEF (énorme scoop selon vous ?), l’impunité du lobby de l’amiante (assurément digne d’un Pulitzer ?) ou le néo-franquisme du Partido Popular en Espagne (ça vaut un Albert Londres à votre avis ?).

Après mure réflexion nous avons malgré tout décidé de maintenir les observations critiques que nous faisons à l’égard de « Le Média » sous forme pamphlétaire avec quelques corrections minimes, pour préciser que nous remettions pas en cause la légalité de la souscription de « Le Média » mais son honnêteté intellectuelle dans sa démarche. Vu que le genre pamphlétaire est manifestement mal compris en France, nous avons néanmoins décidé de le faire également ici sur un ton journalistique plus neutre et moins polémique afin, nous l’espérons, de sortir en retour du registre de l’insulte et de l’intimidation pour revenir à un débat d’idées démocratique digne de ce nom. Ceci n’émousse en rien nos observations initiales, ce serait même d’ailleurs le contraire, puisque la satire de par son langage fleuri et excessif a tendance à décrédibiliser quelque peu les idées et leurs auteurs.

Nous avons décidé de le faire au nom de la liberté d’expression la plus élémentaire, droit inaliénable de tout citoyen, qui précède même la liberté de la presse à laquelle se rattache le journalisme citoyen de L’impertinent. Si L’impertinent avait abdiqué ce droit et cédé aux menaces alors il aurait perdu toute sa raison d’être, toute sa crédibilité et, aussi modeste que soit son lectorat, aurait donné un bien mauvais signal quant à l’état de notre démocratie. Si on ne peut plus désormais commenter librement des faits publiquement disponibles où allons-nous ? C’est d’ailleurs même dans l’intérêt de « Le Média » et de la France Insoumise que la liberté d’expression de L’impertinent n’apparaisse pas muselée sur ce sujet, en leur donnant l’opportunité de montrer désormais leur attachement aux principes fondamentaux de la démocratie.

Quelles étaient donc ces propos que visiblement tant de gens « ne voulaient pas entendre » pour reprendre la citation orwellienne en exergue ?

Tout d’abord la question de l’indépendance de « Le Média » à l’égard de la France Insoumise que revendique « Le Média ». Il ne semble pas particulièrement relever du journalisme d’investigation que d’émettre quelques doutes sur le sujet (comme l’a fait l’intégralité de la presse française) dans la mesure où les deux fondateurs de « Le Média » – Sophia Chikirou et Gérard Miller – sont des compagnons de route de la France Insoumise, tout comme de nombreux participants à ce projet. Lorsqu’Aude Rossigneux nous dit lors la soirée de souscription du 11 octobre que L’Humanité est une journal « indépendant » cela signifie que « Le Média » a une vision plutôt restrictive de l’indépendance limitée aux seuls liens financiers. L’Humanité, qui a toute sa place par ailleurs dans une démocratie tout comme « Le Média » bien évidemment, a été tout de même depuis des décennies et continue à être (attention breaking news) l’organe principal de propagande du Parti Communiste Français. Même si tout journaliste a forcément ses propres opinions politique, en matière de modèle d’indépendance idéologique on peut trouver mieux.

Sur le plan du caractère « citoyen » de « Le Média » L’impertinent émet depuis le début quelques réserves. En effet cette nouvelle télévision met essentiellement en avant des célébrités de l’establishment politico-médiatico-journalistique et l’on n’y voit guère de « citoyens de base ». Evidemment on peut se demander ce que « citoyen » veut dire exactement, car après tout Gattaz ou Bolloré sont aussi des bons citoyens de la République Française avec passeport et carte d’électeur. « Citoyen » ne peut véritablement signifier autre chose que représentant de la société dite civile, et pas dans la vision CSP+++ qu’en a par exemple En Marche. Il est trop tôt évidemment pour juger du caractère véritablement citoyen de « Le Média » dans la mesure où il n’a pas encore commencé à émettre, mais les indications sont tout de même assez fortes pour dire que la vision de la citoyenneté se place avant tout au niveau du financement (un média qui appartiendrait aux « Socios », le nom donné aux adhérents de l’association loi 1901 actuelle) et d’une participation qui tient largement somme toute à de la figuration de luxe, comme chacun peut en juger :

socios...

« Le Média » se situe ici explicitement (il le revendique) dans une vision gramscienne du combat culturel, où il s’agit finalement à une élite intellectuelle et politique « éclairée » d’éduquer le peuple, qui spontanément serait rigoureusement incapable d’avoir les « bonnes idées ». L’impertinent, d’inspiration plutôt libertaire, ne partage pas cette vision : à notre sens un média véritablement citoyen doit être produit par les citoyens eux-mêmes, pour des citoyens, qui sont largement en mesure de « bien » penser spontanément si les médias font leur travail de produire des faits fiables. La subjectivité du journaliste est une chose, mais qu’à cet égard « Le Média » postule comme il le fait l’impossibilité d’établir une réalité objective en matière d’information pose problème : certains faits historiques existent indépendamment des interprétations idéologiques que l’on peut en faire. Un journalisme qui ne serait plus que du journalisme d’opinion, comme c’est aujourd’hui la grande tendance en France, ne serait pas une bonne chose pour la démocratie. Au passage s’appeler « Le » Média, expression tout de même à connotation légèrement hégémonique, n’est pas nécessairement cohérent avec l’objectif affiché de pluralité.

C’est très certainement sur le plan de la transparence que L’impertinent émet le plus de réserves et souhaite pointer des contradictions significatives entre le discours de « Le Média » et sa pratique. La transparence est en effet un principe qui semble être très cher à « Le Média » et constitue même un leitmotiv de sa communication : fort bien. Au nom de cette transparence, Le Média a appelé les Français à plusieurs reprises à leur poser des questions : parfait. Aude Rossigneux nous dit même que « Le Média » souhaite recruter Elise Lucet et compte bien soutenir le journalisme d’investigation « qui ne lâche rien » : on applaudit là à tout rompre.

Que s’est-il passé dans la pratique ? « Le Média » n’a jamais voulu répondre aux questions posées par L’impertinent. En guise de réponse (nous passons sur les accusations diffamantes à dormir debout en complot fasciste de la part d’un membre de « Le Média », dont chacun pourra à la lecture des articles de L’impertinent juger de la totale ineptie) L’impertinent et son auteur se sont vus publiquement placardés comme ennemis du peuple, en mode dazibao du temps de la révolution culturelle, dans ce pour le moins surprenant communiqué (avec un partage sur réseaux sociaux nommant expressément le rédacteur de L’impertinent et un hashtag sur son nom, aimable pratique n’est-ce pas ?)

le média communiqué

Tout le monde pourra constater la vision que se fait concrètement « Le Média » de la transparence : curieusement dans ce communiqué « Le Média » vante une nouvelle fois sa transparence, mais on ne répond toujours pas aux questions de L’impertinent qui étaient différentes de celles de nos confrères de Mediapart.

Qui plus est, et c’est ce qui est démocratiquement très dérangeant, « Le Média » insinue lourdement que le simple fait de poser des questions relèverait de méthodes malhonnêtes et diffamantes. C’est tout de même excessivement grave comme attitude à l’égard de la liberté de la presse, et si le simple fait de poser des questions devenait désormais assimilé à de la diffamation, voilà qui serait une dérive bien inquiétante et tout à fait inacceptable au plan démocratique.

Imagine-t-on une seule multinationale au monde, même la plus odieuse comme Monsanto, publier un tel communiqué officiel prenant ainsi pour cible une journaliste d’investigation comme Elise Lucet, que « Le Média » dit après souhaiter recruter pour ses méthodes d’investigation « qui ne lâchent rien » ? Quel tollé ce serait, et à juste titre ! D’ailleurs, contrairement aux méthodes d’investigation plutôt viriles (et parfois limite) de Cash Investigation, L’impertinent ne s’est jamais fait passer pour un Socio, n’a jamais infiltré les bureaux avec une caméra cachée ou interrogé qui que ce soit en prime time devant des millions de personnes de manière musclée. Il s’est simplement contenté d’envoyer des emails et des messages, avec des questions d’ordre purement technique, en affichant en toute transparence que c’était dans le but d’en faire un article. Où est le problème ?

Dans un premier temps L’impertinent, jeune et modeste revue, s’est senti flatté par une telle publicité aussi involontaire qu’improbable en étant comparé à Mediapart, une référence prestigieuse en matière de journalisme d’investigation en France, d’autant qu’il est en voie de disparition. Mais au regard du déferlement de haine dont le rédacteur a été par la suite l’objet, on ne peut hélas que constater une pratique de stigmatisation en « ennemi numéro un du peuple » non seulement tout à fait stalinienne, mais également profondément irresponsable (et on ne peut plus surprenante sachant qu’un psychanalyste en est à la tête) en incitant à la haine à l’égard de L’impertinent et de son rédacteur. C’est véritablement inadmissible comme pratique, et clairement si « Le Média » était en train d’ourdir un complot pour discréditer la France Insoumise il ne pourrait pas mieux s’y prendre.

Au fond les questions de L’impertinent tournaient autour des deux axes : la nature de la contribution des Socios et leurs droits de vote dans l’association. Explications.

De fait, contrairement à ce qui avait été annoncé lors du manifeste initial, « Le Média » n’est à ce jour pas une coopérative mais une association loi 1901, ce qui fut très explicitement annoncé lors de la soirée de souscription du 11 octobre. Aucun problème, il est tout à fait vrai qu’une association peut parfaitement se convertir en coopérative, et que les Socios peuvent espérer une éventuelle conversion de leur contribution en capital social d’une future coopérative. Mais pour l’instant force est de constater que le statut du Socio n’est, et c’est déjà très bien, qu’adhérent d’une association loi 1901 qui – et là est le scoop de L’impertinent auprès duquel les Panama Papers sont une plaisanterie de collégien – par sa nature même n’a pas de capital social. Voilà d’ailleurs pourquoi « Le Média » très régulièrement fait référence à des « titres » (avec guillemets) pour en souligner la valeur toute conceptuelle à ce stade. Et c’est précisément ce constat de bon sens – à la portée d’un étudiant de première année en école de commerce –  que L’impertinent faisait avec son ton pamphlétaire mais qui encore une fois n’était qu’une lapalissade.

Point plus fondamental, concernant les droits de vote des Socios L’impertinent pointait comme une contradiction entre les déclarations démocratiques d’inspirations coopérativistes et la pratique statutaire de l’association « Le Média ». Le leitmotiv est en effet « un homme = une voix », mais la subtilité de la communication est dans le fait que ce principe ne s’appliquera qu’une fois l’association convertie en coopérative. Or ce principe pourrait parfaitement s’appliquer dès à présent dans l’association. Et là aussi cela ne demande pas d’autre compétence en matière de journalisme d’investigation que de savoir lire : et donc de pouvoir lire dans les Statuts de l’association – on ne peut plus publiquement disponibles par le Média lui-même sur son site – que les plus de 6000 Socios n’ont à ce jour aucun droit de vote (puisque ne faisant pas partie de L’Assemblée Générale), à moins qu’ils ne soient co-optés (pour devenir « correspondants ») par les deux dirigeants et fondateurs Sophia Chikirou et Gérard Miller qui sont aujourd’hui les seuls à pouvour voter. C’était sans doute la question la plus « impertinente » posée par L’impertinent à « Le Média », et l’absence de réponse de « Le Média » sur le sujet n’a fait que confirmer un constat embarrassant, peut-être, mais bien publiquement à la vue de tous. Encore une fois strictement aucun scoop. Beaucoup de Socios ne semblent pas d’ailleurs être plus perturbés que cela, très bien, mais L’impertinent était tout de même en droit d’ironiser sur le sujet en y voyant une drôle de conception de la démocratie, non ?

Le terme qui visiblement a dû faire bondir un certain nombre de lecteurs exaltés, et nous condamner à des torrents de haine, est celui d’ « escroquerie intellectuelle » et il convient donc ici de dissiper les malentendus car L’impertinent a manifestement surestimé les compétences juridiques de certains de ses lecteurs et leur sens de la nuance. Si une opération de souscription de cette nature a pu être possible il est bien évident que « Le Média » a dû obtenir toutes les opinions juridiques possibles et inimaginables d’experts pour attester de sa conformité avec les lois de notre pays. On voit mal comment une opération aussi médiatique, connue du tout Paris (il ne s’agit pas là d’une obscure association de province), pourrait ne pas être légale (elle aurait autrement déjà attiré l’attention des régulateurs depuis bien longtemps) avec d’ailleurs des cautions aussi prestigieuses au plan légal qu’Eva Joly qui a signé le manifeste.

eva joly

Il faut donc insister sur le fait que cette expression ne renvoie pas à des questions de légalité formelle – qui sont hors des attributions de L’impertinent – mais à des questions purement idéologiques de cohérence interne entre les principes que l’on déclare d’un côté et les pratiques de l’autre. Outre à l’égard du pseudo « anarchiste proudhonien » Michel Onfray, nous avons appliqué dans un passé récent ce drôle de nom d’oiseau par exemple à Jean-Claude Michéa qui a fait de George Orwell un supposé « anarchiste conservateur » facilitant ainsi la récupération insupportable de ce dernier par la droite, voire l’extrême droite, ou à François Fillon qui se fait passer pour un bon catholique avec le soutien inexplicable de Sens Commun. La notion renvoie donc à une combinaison de malhonnêteté intellectuelle et de tartufferie, notion d’ailleurs toute relative car on est toujours un peu le tartuffe de quelqu’un, et qui ne saurait être un délit car sinon il faudrait un système carcéral colossal.

Nous avons juger bon de faire cette précision dans l’article initial « Le Média » : ni citoyen, ni démocratique, ni transparent » afin de dissiper tout malentendu.

Un exemple particulièrement frappant est (encore une fois quel scoop de L’impertinent, vraiment) le fait que Raquel Garrido a comme patron chez C8 Bolloré, tout de même « la » grande figure de la Françafrique. Ce n’est qu’au prix des pires contorsions idéologiques et dissonances cognitives qu’on peut comprendre comment on peut être à la fois signataire d’un manifeste pour « Le Média », qui semble prendre la cause de l’Afrique tellement à cœur, et travailler pour l’un de ses pires exploiteurs. Une belle tartufferie que tout le monde dans ce pays aura remarqué et à se demander si la France Insoumise ne fait pas exprès, dans une improbable stratégie de communication, de tout faire pour disqualifier son propre mouvement.

Sur ce sujet L’impertinent avait remarqué – mais là aussi tout est parfaitement public et prend à peu près une minute à établir en allant sur Linkedin – que le propriétaire du studio d’enregistrement de « Le Média », « L’antenne », n’est autre qu’un membre de la famille Vilgrain, dont le groupe industriel (lui aussi emblématique de la Françafrique) qu’il détient avait été lauréat d’un Prix Pinocchio en 2010 de l’association Les Amis de la Terre qui débusque les tartuffes du développement durable : information tout ce qu’il y a plus notoire comme l’écrivait même Le Monde. Chacun jugera de la cohérence idéologique d’une telle relation qui est exactement du même ordre, ni pire ni meilleure, que le lien tout aussi public et controversé entre la France Insoumise de Raquel Garrido et le groupe Bolloré, bien connu de tous.

3. En guise de conclusion

Nous espérons ici avoir montré que L’impertinent ne revendique rien d’autre – mais c’est déjà visiblement beaucoup, et beaucoup trop pour certains – que le droit à la liberté d’expression la plus fondamentale à laquelle peut aspirer tout citoyen, et a fortiori un journaliste, citoyen ou pas, dans une démocratie digne de ce nom.

L’impertinent ne saurait ainsi se situer au niveau, extrêmement respectable par ailleurs, du lanceur d’alerte puisque tous les faits qui ont alimentés ses publications sur le sujet sont tous désespérément et banalement disponibles publiquement, alors que le lanceur d’alerte divulgue par définition des informations tenues secrètes. De même L’impertinent ne revendique en rien l’appellation, également très respectable mais tout aussi inappropriée, de journalisme d’investigation, puisqu’encore une fois le seul fait de savoir lire et d’avoir un minimum d’esprit critique sont largement suffisants pour exercer cette liberté d’expression fondamentale pour tout citoyen, qu’il soit journaliste ou pas.

L’impertinent proteste par contre énergiquement, au nom de la profession journalistique, contre la dérive possible et excessivement dangereuse que constituerait l’assimilation du simple fait de poser des questions – toujours potentiellement dérangeantes si l’on fait son métier de journaliste un minimum sérieusement – à de la diffamation comme a pu l’insinuer « Le Média » à l’égard de L’impertinent et de ses confrères de Mediapart. Ce serait là une dérive remarquablement régressive au plan démocratique, et il faut être collectivement vigilant sur de pareils glissements sémantiques.

Enfin, L’impertinent ne peut que tirer de cette décevante expérience avec un personnel politico-médiatique-intellectuel censé représenter la « véritable » gauche sociale, le constat que les véritables luttes sociales ne sont décidément plus guère menées aujourd’hui en France mais ailleurs. Lorsqu’on voit que tout ce que la France Insoumise a pu mettre en face de la destruction du code du travail « en marche » a consisté, en guise d’insoumission, en des chips mangées à l’Assemblée et à une sympathique promenade de santé entre République et Bastille un samedi (s’agirait quand même pas de faire grève) le lendemain de la signature des ordonnances, il y a de quoi être « déçu » (euphémisme). Oublions la France qui semble si résignée et anesthésiée devant le rouleau compresseur du patronat : la grande lutte sociale du moment, qui se produit sous nos yeux, est celle menée courageusement par la République Catalane, projet politique dont L’impertinent est résolument solidaire comme nous l’avons récemment expliqué.

Au regard d’un évènement historique aussi majeur – très certainement le fait politique le plus important en Europe depuis la chute du mur de Berlin – L’impertinent a choisi d’y accorder toute son attention et de se détourner probablement à tout jamais d’une politique politicienne franco-française si décevante où les débats d’idées s’avèrent si pénibles. Au regard de ce qui se passe en Catalogne il est bien évident que le droit de vote des Socios ou le Prix Pinocchio du groupe Vilgrain n’ont strictement aucun intérêt à l’échelle de l’histoire.

Néanmoins, puisque tout le combat de la Catalogne est précisément la défense de la liberté d’expression, L’impertinent aurait aussi bien pu être qualifié d’escroc intellectuel et de tartuffe s’il n’avait pas lui-même défendu dans sa pratique journalistique un minimum cette si précieuse liberté d’expression : une liberté pour laquelle nous espérons avoir fait ici un impertinent ou du moins un honnête plaidoyer, et maintenu nos standards d’impertinence à l’égard de son toujours pertinent lectorat que nous remercions par avance pour son soutien, et en particulier nos amis lecteurs de la France Insoumise qui auront fort heureusement montré par leur ouverture d’esprit un bien meilleur et plus rassurant visage de ce mouvement.

catalogne

J’en profite enfin, en ce jour symbolique du 1er novembre, de dire à quel point je suis fier de porter le nom que je porte – François Serrano – un nom qui aura été jeté sur la place publique par « Le Média » de manière aussi irresponsable qu’inconsidérée, un nom qui fait doublement référence à mes grands-parents républicains espagnols, qui auront tout connu dans leur lutte contre le fascisme (pas la lutte d’opérette de la jet set parisienne bien déterminée à ne pas bouger le petit doigt sur la Catalogne où sévit un véritable parti fasciste) pour que nous ayons tous aujourd’hui cette liberté d’expression si précieuse : les tranchées, les balles, les bombardements, les camps, les condamnations à mort par contumace, les dénonciations, la clandestinité, l’exil, la peur, la faim, le froid, la prison, les trahisons, la résistance, les espoirs déçus, l’ingratitude et l’oubli de la part de ceux qui ont bénéficié de leurs combats sans prendre aucun risque.

C’est à eux que je dédie en ce jour ce plaidoyer, pour m’efforcer de me montrer un tout petit peu digne de leurs combats et de leur courage. A eux et à George Orwell, qui partagea les combats de ma famille durant la guerre civile en Espagne – blessé au coup par une balle fasciste avant d’échapper in extremis à la police politique stalinienne à ses trousses, tout un symbole antitotalitaire – et dont l’honnêteté intellectuelle, sans concession, toujours au service de la liberté d’opinion et d’expression, nous est plus que jamais si précieuse et pertinente aujourd’hui.

François Serrano

Journaliste citoyen à L’impertinent

 

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