Jours barbares

William Finnegan, éminent journaliste pour The New Yorker, était déjà connu à l’international pour ses ouvrages politiques tels que A complicated war : The harrowing of Mozambique, et Cold new world : Growing up in a harder country. Il y dénonce avec verve les travers de son propre pays, comme ceux dont il a pu être témoin à l’étranger, livrant des tableaux sans concessions, et des témoignages de première main.

Il connaît la consécration avec son œuvre autobiographique, Jours barbares, qui reçut le prestigieux prix Pulitzer en 2016. Cette fois, le livre est traduit en Europe, et rendu accessible aux plus paresseux d’entre nous. C’est sans doute son texte le plus personnel, puisqu’en plus d’y relater son enfance et toute sa jeunesse, il y raconte, entre autres, à quoi il occupe ses heures en-dehors de son temps de travail. Une occupation dont il ne fait pas grand mystère, puisque le sous-titre nous dévoile en quoi consiste une des passions de sa vie : a surfing life.

Epris d’indépendance et peu désireux de mener une vie rangée, le jeune William Finnegan se sent très tôt irrésistiblement attiré par l’océan. Jours barbares raconte le quotidien d’un jeune garçon qui deviendra homme, tentant de trouver sa place, de construire sa vie selon ses propres singularités.

Elève chahuté par ses camarades à l’école, se s’identifiant pas vraiment aux autres figures masculines de sa famille, il trouve une échappatoire dans la pratique du surf, à laquelle il va se livrer avec passion, et même avec dévotion. Son enfance est marquée par la violence et les brimades dans ses relations avec les autres jeunes de son âge : incitations au combat, boxe dans la rue, et autres brutalités. Cela, il ne le répète pas à ses parents, en partie pour les ménager, en partie par crainte que ce soit inutile.
Plus tard, cet engouement pour le surf lui fournira un prétexte pour s’éloigner de sa famille, géographiquement parlant. Pour le jeune homme, la formation de sa personnalité et sa pratique du surf ont lieu simultanément. Tout ce temps passé au milieu des vagues aura une grande influence sur l’homme adulte qu’il va devenir. Le suivre dans ses expériences, son vécu, son évolution le rend très émouvant.

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Le choix de ce sport, qui à ses yeux n’est pas uniquement un hobby, mais bien un mode de vie, illustre ses choix et ses prises de positions. Il est guidé par un fort désir d’individualité, sans doute aussi par une peur d’être enfermé dans une case, réduit à un destin qui ne lui ressemble pas, s’il laisse à d’autres le soin de le choisir pour lui (et pourtant, avant de devenir un journaliste émérite, il se demandera à de nombreuses reprises si traquer la vague parfaite ne l’a pas conduit à gâcher sa vie et à laisser passer de belles opportunités !)

Le surf n’est pas pour autant le choix de la facilité. Cette passion lui demande bien des efforts : chez lui, comme dans tant d’autres familles, l’argent ne tombe pas du ciel, et tous ses désirs ne sont pas accomplis en claquant des doigts. Quand il a besoin d’une nouvelle planche de surf, il marchande des travaux de jardinage (même à l’âge de treize ans) afin de rassembler une certaine somme d’argent, tandis que ses parents lui paient l’autre moitié nécessaire pour acquérir l’outil tant convoité, à l’occasion de son anniversaire. Des travaux supplémentaires qui peuvent lui paraître bien immérités, particulièrement lorsqu’il doit se repayer une planche parce que la première lui a été volée… Il ne met pas longtemps à se rendre compte que choisir la voie de l’honnêteté, ce n’est pas se rendre partisan du moindre effort, bien au contraire !

Plonger dans l’océan, cela lui permet de s’éloigner des contraintes, de prendre ses distances avec les conventions. Il sait ce qui ne lui plaît pas, il sait ce qu’il ne veut pas reproduire. Le modèle de l’immobilité, de la stabilité, de la famille et d’un emploi stable lui semblent mortifères. Il ne souhaite pas perpétuer le modèle qu’il a observé toute sa vie durant, par pur principe, qui ne serait jamais questionné. La vie du jeune William est faite de mouvement, d’émotions fortes, de rencontres humaines à travers différents pays. A chaque instant plus vivant que jamais, toujours ancré dans le présent, apprenant à ployer sous les caprices de l’adversité.

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Paradoxalement, l’océan constitue aussi un point de repère, immuable, rassurant : même déchaîné, même impraticable, il est toujours là. Il représente une constante fiable et éternelle au sein d’un monde livré aux bouleversements et aux conflits.

Très tôt, il devient assez évident que l’écriture est pourtant également la vocation du jeune aventurier. Son père l’incite à écrire pour la presse, puisqu’il voit constamment son fils occupé à noircir des feuilles libres, des cahiers, ou à écrire des articles pour le journal de son lycée. Une dispute mémorable s’ensuivra, car tout se qui s’apparente à une situation sérieuse fait fuir l’adolescent d’alors.

Le fil rouge de l’œuvre, c’est le danger. William flirte avec les risques, dont il ne semble pas se préoccuper et dont parfois il n’a sans doute pas conscience. William repousse les limites de son organisme ainsi que celles de son esprit – les carcans et les peurs, la lâcheté. Rien ne lui fait plus honte que la possibilité de se montrer couard, de manquer de courage face à une immense vague, à d’énormes rouleaux. Même si avec le temps, cela deviendra un paradoxe de se réfugier dans des parenthèses à l’ombre desquelles des vagues virtuellement létales le guettent, alors que son existence véritable est devenue somme toute bourgeoise, à mille lieues de cette sauvagerie qui le séduit tant.

Son choix de devenir journaliste de guerre est symptomatique de son impératif personnel : être libre à tout prix. Quand il se rend dans des pays en guerre pour les besoins de son travail de journaliste, ou lorsqu’il s’évade en se munissant de son shortboard pour affronter un océan déchaîné, il agit comme s’il ne se préoccupait jamais de sa propre préservation –et ce n’est pas une façon de parler, puisqu’il ira jusqu’à attraper la malaria à force de choisir son lieu de vie en fonction des meilleurs spots uniquement. Alors que risquer sa vie pour gagner son pain ou défendre des idéaux peut éventuellement constituer une cause recevable, nul ne saurait justifier le choix de mettre ses jours en péril pour un loisir, autrement dit pour ce qui passe pour un amusement, d’autant plus quand on est un homme marié et un père de famille – ce qui est le cas de William Finnegan lorsqu’il raconte l’épisode au cours duquel il a réellement cru son dernier jour arrivé.

Ce qui est tout particulièrement intéressant, c’est de découvrir de quelle manière William Finnegan a choisi sa profession. Il se trouve que dans ses jeunes années, à la recherche d’un emploi alimentaire, il a choisi le poste de professeur de lycée, plutôt une bonne situation au demeurant. A cette occasion, il s’est aperçu que les manuels scolaires étaient truffés de propagande –donnant une image fausse de l’apartheid- transformant la réalité pour dissimuler des situations dictatoriales et de nombreuses injustices. Les guerres au Mozambique et en Angola y étaient soigneusement passées sous silence.

Le jeune enseignant, souhaitant effectuer son travail de manière efficace et honnête, s’investit dans de sérieuses recherches et prend des initiatives dans le but de dispenser à ses élèves une éducation toute différente, plus proche des faits. Il prend des mesures pour informer les lycéens des études qu’ils peuvent choisir à l’issue de leur scolarité ; il encourage également de jeunes hommes noirs à trouver des endroits dans lesquels ils puissent eux aussi suivre un cursus universitaire (sachant que ce n’était pas le cas en tous lieux à ce moment-là). Bref, il bouleverse à son échelle les habitudes de l’époque. Certains de ses collègues commencent à se méfier de lui, mais de nombreux étudiants l’apprécient et sont reconnaissants de ce qu’il fait pour eux.

Malheureusement, les vélléités de révolte sont vite étouffées : les étudiants et professeurs qui luttent trop ouvertement se font emprisonner, puis les « rassemblements de Noirs » sont interdits. S’ensuivront des incendies, et autant de pillages. La Plaine du Cap devient le théâtre sanglant de 42 morts, dont de nombreux enfants. Suite à ces évènements tragiques, toutes les écoles ferment.

Face à des violences si exacerbées, Finnegan entretient un désir de plus en plus grand de dénoncer ces atrocités et de lutter contre celles-ci. En s’élevant contre l’apartheid à une époque où il était rare de raisonner ainsi, il s’est attiré des inimitiés ; mais en même temps, il fait la fierté de sa famille. Aux yeux de sa mère, il devenait « son fils qui aidait les petits opprimés d’Afrique du Sud ». C’est suite à ces épisodes qu’il publiera son premier livre, Crossing the line : a year in the land of apartheid, en 1986.

Progressivement, ses prises de positions et ses engagements politiques vont le mener à se rendre sur le terrain, dans des situations souvent critiques. Il y a clairement un parallèle entre les dangers de sa profession et ceux auxquels il s’expose volontairement lorsqu’il surfe. Dans un cas, évoluant au cœur de guerres civiles, il peut recevoir une balle perdue ; et dans l’autre, se noyer à tout moment. Il lui est même arrivé de se trouver sur les lieux d’une fusillade, vers Usulutan, un jour où trois journalistes avaient trouvé la mort sur place.

Son travail d’écriture (cumulant son emploi de journaliste, les livres qu’il écrit, les articles qu’il rédige) prend de plus en plus d’importance, au point de prendre le pas sur le surf. Il est finalement devenu un homme parfaitement adulte, exerçant un emploi sérieux (!) comme il l’avait tant redouté. A tel point qu’à un moment donné, il nourrira une appréhension de révéler cette passion qui est la sienne, et se demande comment il sera jugé, si son sérieux sera remis en cause – ne qui n’arrivera finalement pas. Il apprécie finalement la dimension gratifiante de son rôle – comme lorsqu’il écrira sur les premières élections démocratiques en Afrique du Sud, auxquelles il a assisté.

Le reporter est le témoin d’un monde qui change, et pas nécessairement dans une direction faite pour l’enchanter. Tout se modernise, toutes les opportunités sont raflées par ceux dont les dents rayent le plancher. Les spots où il aimait se réfugier sont rendus célèbres par les médias, et notamment par les magazines qui attirent le curieux à grands renforts de photos sensationnelles. L’afflux touristique et les effets de mode modifient la pratique du surf, qui devient comme tristement domestiqué.

Il devient de moins en moins évident de trouver la solitude ou de prendre ses distances avec la civilisation au travers de cette activité. De nombreux complexes immobiliers sont érigés autour des zones stratégiques, ce qui diminue grandement le charme de ces lieux, dépossédés de leur dimension sauvage, brute.

C’est comme si la nature devait se plier aux impératifs de rendement, être maîtrisée ; au détriment de la pureté de l’expérience ressentie de communion avec l’océan.
Même chose pour les lieux dans lesquels Finnegan a passé une partie de son enfance : lorsqu’il y retourne, il ne reconnaît plus rien. Mulholland Drive est entièrement bétonné, et un tas de maisons ont été construites là où auparavant il n’y avait qu’herbes folles.
Demeure l’impression diffuse que l’essentiel est laissé de côté. Il n’y a pas de véritable explication des raisons qui poussent le jeune William à rechercher une voie différente, à fuir les modèles qui lui sont proposés, à agir différemment de ses camarades de classe. Jeune adulte, il se tient éloigné de ses parents en demeurant volontairement dans des contrées éloignées, avec comme unique justification les fameux spots dans lesquels on trouve les meilleures vagues. Il met un point d’honneur à rester loin d’eux, sans qu’on ne sache jamais ce qui l’y pousse.

Lorsqu’à l’âge d’homme mûr, il manque de ne jamais revenir du chaos de l’océan, pour ne s’être pas suffisamment méfié de la taille des vagues ni du courant, à deux doigts de renoncer et de s’abandonner à la noyade par épuisement, il dira qu’il ne recommencera plus, qu’il ne cherchera plus l’absolution en se livrant ainsi à la violence des rouleaux. Absolution de quoi, nous ne le saurons pas.

Malgré tout, il retire un grand plaisir de ces moments passés au bord de l’eau, se sentant « honoré d’être là », dépeignant avec des mots d’une grande beauté, une plume à la fois légère, précise et poétique les phénomènes naturels qui se déroulent sous ses yeux, fasciné par le spectacle. Il confie ainsi :

« J’ai ainsi été réduit au silence, me laissant dériver sur l’épaule d’une vague en observant, les yeux écarquillés, la métamorphose d’une eau de mer ordinaire en une houle superbement charpentée, pure énergie et volonté de puissance, invraisemblablement sculpturale, délicieusement ourlée, en une écume violente ».

Les dénominateurs communs entre l’océan et les pays visités par Finnegan, ce sont à n’en point douter l’alliance de l’immensité et de l’imprévisibilité. La possibilité de se heurter à la violence pure, d’être brisé ou désarticulé, fusillé ou jeté contre un rocher, c’est finalement ce qui lui permet de se sentir tout petit en tant qu’individu. Insignifiant face à l’incontrôlable, face à ce qui le dépasse. Il est très probable que cela lui procure un certain soulagement, au fond. Se trouver comme perdu au milieu de nulle part, comme au milieu d’une foule, ou dans la cohue fourmillante d’une grande ville ; dans la vaste étendue de matière, noyé dans la masse ou même dans le chaos. Il a fini par s’en préserver un minimum… Mais sans oublier les grands bonheurs qui lui avaient été procurés.

Delphine Boj 2017

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