Hommage à la Catalogne d’#Oct1

J’avais depuis longtemps remarqué qu’aucun évènement n’était jamais relaté exactement par les journaux, mais en Espagne, pour la première fois, j’ai lu des articles de journaux qui n’avaient aucun rapport avec les faits, pas même le genre de rapport qu’implique habituellement de mentir à leur sujet. (…) J’ai vu, en fait, l’histoire s’écrire non pas en fonction de ce qui s’était passé mais en fonction de ce qui aurait dû se passer selon les diverses « lignes du parti ».

George Orwell, Réflexions sur la guerre d’Espagne

Voici ce que percevait George Orwell à son retour en 1937 en Angleterre après sa participation dans cette guerre en tant que milicien – dont il tirera son poignant Hommage à la Catalogne – en faisant le constat alarmant de la désinformation totale des médias de l’époque sur la situation sur place dans la perspective de manipuler les opinions publiques européennes. Pour avoir été témoin oculaire moi-même à Barcelone des évènements qui se produisent depuis le référendum du 1er octobre, où j’ai pu mener un travail d’investigation et de journalisme citoyen de terrain pour L’impertinent, force m’est de tirer le constat, on ne peut plus inquiétant, que les grands médias français désinforment en ce moment sur la Catalogne dans des proportions tout à fait orwelliennes : de manière délibérée, éhontée et concertée pour présenter les indépendantistes catalans et la situation sur place de la pire des manières possibles, et pousser l’opinion publique française à aller dans le sens du gouvernement Rajoy, soutenu ce n’est pas un hasard par Macron et l’Union Européenne.

« Le gouvernement espagnol appelle les indépendantistes à dissoudre le parlement catalan et à convoquer des élections dans la communauté autonome.« Il serait bon de commencer à refermer la plaie en passant par le parlement de Catalogne (…) par le biais d’élections régionales », a déclaré Inigo Mendez de Vigo, porte-parole du gouvernement, lors d’une conférence de presse organisée à l’issue du conseil des ministres, vendredi 6 octobre. »

Voici ce qu’annonçait par exemple Franceinfo vendredi après-midi. On retrouve cette « information » – qui serait une véritable bombe atomique politique en Espagne – également dans de très nombreux médias comme par exemple : Libération, Le Figaro, Le Huffington Post, Le Point, 20 minutes, BFM, ou Les Echos.

N’en croyant pas mes yeux devant un tel coup de tonnerre, j’ai immédiatement cherché à comprendre les réactions des uns et des autres sur place en Espagne. En effet une dissolution du parlement catalan ne peut avoir lieu qu’avec une mise en oeuvre (pour la première fois depuis la constitution espagnole de 1978) du tant redouté Article 155 suspendant l’autonomie de la région avec mesures d’exception à la clé, ce que réclame l’aile dure du Partido Popular. A ma plus grande stupéfaction, je n’ai pu que constater avec stupéfaction également … qu’aucun média espagnol ne donnait cette nouvelle !

Ni EFE, l’AFP espagnole, ni la télévision nationale TVE, ni La Vanguardia le journal catalan de langue espagnole plutôt anti-indépendantiste, ni TV3 le FR3 local plutôt pro-indépendantiste, ni El Pais, ni le conservateur El Mundo, qui est complètement aligné sur le discours du gouvernement Rajoy, et d’ailleurs sur son site on peut voir en intégralité cette conférence de presse.

Il y a une bonne raison à cela… c’est que le gouvernement espagnol n’a jamais appelé à une quelconque dissolution du parlement !

Le thème principal de cette conférence de presse était – et c’est ce que les médias espagnols commentent – des dispositions facilitant le transfert des sièges des entreprises basées en Catalogne. Pour les reste, le porte-parole du gouvernement est resté dans une langue de bois, propre à la fonction, sur la crise catalane, mais s’est montré plutôt apaisant et aucunement menaçant : son message de fond étant surtout que les députés catalans devraient renouer le dialogue entre eux au sein de leur parlement local – ce qui semble plutôt de bon sens. Il a simplement dit tout à fait en passant dans la session questions-réponses – et c’est ce qui est monté en épingle, hors contexte et d’une manière déformée tout à fait orwellienne – que ça pourrait être éventuellement une bonne idée que les députés Catalans convoquent des élections. Mais en aucune façon il n’y a eu une grande déclaration officielle du gouvernement espagnol pour demander une quelconque dissolution du parlement catalan.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que la plupart des articles français mettent Rajoy en illustration, pour renforcer l’officialité de l’annonce, alors qu’il n’était absolument pas présent à cette conférence de presse. Le fait que le discours du porte-parole du gouvernement n’ait strictement rien à voir avec la désinformation des médias français, est bien démontré objectivement par le fait qu’aucun média espagnol n’ai relevé quoi que ce soit sur le sujet : évidemment puisqu’ils parlent tous espagnol, on pourrait difficilement leur faire avaler une chose pareille.

Dans le même ordre idée, l’AFP elle-même a laissé tout le weekend sur son site le bandeau suivant, contenant une contre-vérité totale – et c’est d’autant plus grave que c’est la source des sources pour les médias français – puisque que la Catalogne n’a jamais envisagé en aucune manière de faire une quelconque déclaration unilatérale ce weekend ! Une contre-vérité pour le moins « étonnante » et d’autant plus vérifiable car chacun sait que Puigdemont était censé faire une déclaration au parlement catalan aujourd’hui lundi – qui a été interdite par le Tribunal Constitutionnel – et qu’il ne s’exprimera que demain mardi, n’ayant ces derniers jours donné aucun signe qu’il souhaite déclarer unilatéralement don indépendance. Tout au contraire il n’a cessé de demander une médiation internationale comme on peut s’en rendre sur son compter Tweeter. On voit mal donc ce qui aurait pu se passer de si sérieux pendant un week-end qui état surtout consacré aux manifestations.

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Ce dimanche Le Monde, en faisant référence à une interview de Rajoy au quotidien El Pais  titre et sous-titre de manière alarmiste : « Rajoy pourrait suspendre l’autonomie de la Catalogne, les anti-indépendance manifestent. Le premier ministre espagnol menace d’utiliser l’article 155 de la Constitution. Les opposants à l’autodétermination se retrouvent à Barcelone sous le slogan « Stop, retrouvons le bon sens. » »

Or – et toute personne parlant espagnol pourra en juger par elle-même – ni dans l’article de El Pais, ni dans la vidéo de l’interview qu’il contient, Rajoy ne fait la moindre menace à l’article 155 ou à une quelconque suspension de l’autonomie, mais appelle simplement à ce que les Catalans fédéralistes reviennent sur le devant de la scène face aux indépendantistes. L’interview durant 6 minutes et l’article du quotidien espagnol une petite page, on voit mal comment Le Monde pourrait se réfugier derrière une mauvaise information de l’AFP, ou même comment celle-ci aurait pu se tromper de manière aussi flagrante.

Concernant les manifestations anti-indépendantistes de dimanche à Barcelone qui font la une ce matin, il serait tentant de les dénigrer en disant qu’elles étaient alimentées pour partie par des vagues de bus venant de toute l’Espagne : le droit de manifester (sans se faire tabasser, ce qui est de moins en moins garanti) est un droit parfaitement démocratique et il n’y a rien à redire. En revanche le fait qu’on médiatise le fait qu’à sa tête se trouve quelqu’un comme le célèbre écrivain Vargas Llosa, d’origine péruvienne, espagnol depuis 20 ans et vivant à Madrid, peut laisser plus sceptique : écrivain sympathique, mais en quoi est-il particulièrement qualifié pour prendre position sur la Catalogne ? De plus la véritable démocratie se juge par un décompte de bulletins dans des urnes, et non dans les estimations toujours hasardeuses du nombre de manifestants. Si les indépendantistes sont si minoritaires qu’on le prétend, pourquoi leur refuse-t-on un référendum ? N’ont-ils pas des arguments eux aussi qu’il conviendrait d’entendre avant de les traiter de tous les noms d’oiseaux, comme d’ailleurs on traita de tous les noms les pro-Brexit ?

Ceci est symptomatique du fait que depuis un an les médias français sont devenus une plateforme permanente pour toutes les critiques les plus acerbes et les plus violentes contre les indépendantistes, sans qu’on entende jamais la voix et les arguments de pro-indépendantistes ou du moins de pro-référendistes. Aucun grand média français, hormis aujourd’hui Mediapart, ne donne le contexte historique de cette situation sans lequel il est impossible d’en réaliser les enjeux et les tenants et aboutissants : ce que cet article se propose de faire, pour déconstruire la rhétorique pour le moins biaisée (c’est un euphémisme) du gouvernement Rajoy qu’on aime à prendre en France un peu trop facilement pour argent comptant.

Là aussi sur ces manifestations de ce weekend l’information est totalement biaisée en France, puisque l’opinion publique française ne va très largement en retenir qu’une marée de drapeaux rouge et jaune portés par de vastes foules anti-indépendantistes. Pour illustration la page de Franceinfo sur le sujet, dont on retrouve l’iconographie partout dans les grands médias :

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En revanche excessivement peu de mentions auront été faites des manifestations de samedi à Madrid et à Barcelone et dans toute l’Espagne, de centaines de milliers d’Espagnols de bon sens, habillés en blanc et non aux couleurs nationales, réclamant un dialogue entre les deux parties. Qui les aura remarqué en France ? Un dialogue que le gouvernement Rajoy s’obstine à ne pas avoir avec la Catalogne et ce depuis des années, considérant que par définition toute opposition à son gouvernement est par définition anti-démocratique et le fait d’extrémistes (une rhétorique que l’on commence à bien connaître en France aussi sous l’ère Macron) :

Ce lundi 9 octobre, divers médias comme Le MondeBFM, toujours avec la sacro-sainte (l’est-elle réellement?) référence à l’AFP, font entendre avec des titres alarmistes que Carles Puigdemont fait planer aujourd’hui la menace d’une déclaration unilatérale d’indépendance en se référant à une interview qu’il aurait donné à la télévision catalane hier soir 8 octobre.

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Or cette information est – encore une fois – factuellement fausse. Cette interview avec Puigdemont date en effet en réalité du mercredi 4 octobre, c’est-à-dire avant que la session du parlement catalan où le sujet devait être débattu aujourd’hui soit invalidée par le Tribunal Constitutionnel. Elle fait partie d’un documentaire retransmis hier soir sur TV3, la chaine locale, faisant un rappel des événements autour du 1er octobre. La date du 4 octobre pour l’interview est vérifiable sur le site de TV3 :

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Depuis Puigdemont joue une carte essentiellement diplomatique essayant de trouver une solution de médiation internationale pour débloquer une situation où Rajoy s’obstine à ne pas dialoguer. Les seules informations qui circulent en ce moment viennent de la BBC, une source plutôt respectable qui pourrait être reprise (mais qui ne l’est pas) par les médias français (même si la respectabilité est une valeur qui visiblement se perd dans la profession journalistique), et indiquent  que sa déclaration de demain devrait être de nature symbolique – suggérant le début d’un processus vers l’indépendance mais sans déclaration d’indépendance proprement dite – et on voit mal en effet ce qu’il pourrait faire d’autre vu les circonstances :

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Très drôle de noter que Le Monde est un abonné aux Tweets de Katya Adler, rédactrice en chef tout de même de BBC Europe, et ne peut guère avoir d’excuse. Très drôle aussi de constater à l’heure où cet article est finalisé – lundi 9 octobre à 18h50 – le dernier tweet de Puigdemont – présenté en France comme un fanatique – du dimanche 8 est un appel au dialogue entre les deux partis par les grandes figures diplomates de The Elders comme Kofi Annan :

Le 5 octobre, soit le lendemain de son interview prétendument insurrectionnel, Puigdemont retweetait un article du Financial Times (le quotidien extrémiste bien connu) de Jonathan Powell, ex-négociateur britannique sur l’Irlande du Nord, appelant lui aussi à un dialogue à une table de négociations. On ne sait évidemment pas ce qui pourra passer dans la tête de Puigdemont demain mardi au parlement catalan, mais on ne peut voir à ce stade que des signes d’apaisement de sa part et une volonté de dialoguer. Mais comme pour danser, il faut être deux et Rajoy ne semble guère dans une humeur dansante et c’est bien là que se situe le problème en ce moment.

Ce lundi à 19h L’impertinent fait un pronostic : l’annonce tout à fait pacifique et symbolique de Puigdemont demain pour un appel au dialogue – après plusieurs jours de désinformation sur un prétendu extrémisme de sa part et des menaces imaginaires du gouvernement – sera très probablement analysée par nos commentateurs nationaux comme un aveu de défaite de l’indépendantisme, effrayé au final par la noble fermeté de l’état de droit incarné par Rajoy. Sortez déjà vos sacs, nausée en vue.

Alors pourquoi un traitement de l’information sur la crise catalane en France aussi biaisé et, c’est le moins qu’on puisse dire, partisan et déformant ?

M’étant donc rendu sur place pour couvrir l’évènement pour L’impertinent, et à la lecture attentive du rendu de la crise par les médias français ces derniers jours, il est clair (et excessivement inquiétant) qu’il y a aujourd’hui une stratégie médiatique véritablement concertée de désinformer l’opinion publique française sur la Catalogne. L’objectif étant clairement de montrer qu’il y aurait sur place une situation d’instabilité explosive, causée par des indépendantistes haineux et hystériques, afin d’inquiéter les opinions publiques européennes et à les pousser ainsi à se ranger peureusement du côté du gouvernement Rajoy. Il est clair aussi que la désinformation en cours sur la Catalogne vise essentiellement à façonner l’opinion publique européenne – les Espagnols et les Catalans eux savent de quoi il en retourne – afin que celle-ci ne fasse pas pression sur ses classes politiques localement pour une intervention de l’Union Européenne (UE). Une UE qui continue à considérer qu’il s’agit d’une affaire interne à l’Espagne : ce qui est on ne peut plus mensonger.

C’était peut-être le cas jusqu’au dimanche 1er octobre matin, mais depuis c’est clairement devenu une affaire intérieure européenne. L’état espagnol, en usant d’une violence politique totalement disproportionnée sur des populations totalement pacifiques – comme le dénonce Amnesty International, y compris l’utilisation de matériels anti-émeute dangereux et prohibés en Catalogne (tout un symbole) – a tout simplement enfreint la Charte des Droits fondamentaux de l’UE et de la Convention européenne des Droits de l’Homme, comme le rappelle heureusement la société internationale des écrivains Pen dans une déclaration qu’au passe aucun grand média, si prompts à mobiliser des intellectuels, n’aura mentionné.

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Des textes fondateurs de l’UE, que tous les membres sont tenus de respecter, qui tiennent la Turquie à l’écart, et qui normalement sont susceptibles d’entrainer des sanctions sur l’Espagne au titre de l’Article 7 : article que par un anti-fascisme tout à fait d’opérette l’UE fait planer en ce moment sur la Pologne, alors que ce pays ne frappe strictement personne. Sur ce terrain, il est absolument scandaleux que Libération soit venu à la rescousse du gouvernement espagnol par son prétendu « Désintox » en titrant de manière pitoyable et qui donne froid dans le dos que : « Aucun traité européenne ne prévoit l’expulsion d’un état pour avoir réprimé des électeurs ».

On comprend devant de tels messages hallucinants tout l’enjeu et en quoi ce qui se passe en Catalogne nous concerne tous depuis le 1er octobre. Par son désintérêt de la situation, l’UE crée un plus que fâcheux précédent, qui nous concerne tous citoyens européens : celui que tout état peut désormais en toute impunité tabasser une population pacifique, en requalifiant toute revendication politique en trouble de l’ordre public et en sédition, qui peut dès lors être « légalement » réprimée par la force. On comprend ainsi pourquoi des gouvernements comme celui du MEDEF-Macron est aligné sur le gouvernement espagnol, car il va bien dans le sens de la dérive autoritaire de nos institutions (plus de débat parlementaire, 49.3 et ordonnances, répression policière des manifestants, dispositions de l’état d’urgence rentrant dans la loi) depuis 2012. Nous sommes bien au-delà du thème de la « bataille des images » repris par les grands médias, discours étonnant pour euphémisme et nier ce qui devrait tous nous indigner.

La question fondamentale n’est pas de savoir si on est pour ou contre, en tant que Français, l’indépendance ou pas de la Catalogne. Futile discussion de café du commerce que nous eûmes aussi à l’égard du Brexit ou de Trump, et dans laquelle nous entrainent les grands médias français pour nous détourner de l’essentiel : à savoir si en tant que citoyens européens nous acceptons une violation des droits de l’homme par un état au sein de l’UE, à commencer par le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à l’autodétermination, qui est pourtant inscrit au chapitre 1 de la charte des droits de l’homme de l’ONU qu’a aussi ratifié l’Espagne. Un droit qui est nié par le refus obstiné du gouvernement de Rajoy depuis des années d’accorder un référendum, comme l’Ecosse l’a eu sans que cela cause le moindre souci : est-ce sérieusement « légal » ?

L’argument de l’illégalité par construction d’un référendum catalan au titre de la constitution espagnole post-franquiste de 1978 (présentée comme un Ancien Testament gravé dans le marbre par le Partido Popular), qui justement est incohérente avec le droit des peuples à l’auto-détermination, a autant de fondement que l’ « illégalité » en leur temps des indépendances des Etas-Unis, du Mexique, de l’Algérie, de l’Inde, de la Croatie, de l’Ukraine ou de l’Estonie. Dénigrer l’indépendantisme catalan au titre d’un supposé égoïsme économique, voilà une drôle de façon de refuser aux Catalans ce droit universel et inaliénable des peuples à disposer d’eux-mêmes. A-t-on jamais dit en France des Québécois qu’ils étaient des égoïstes haineux ? On ne cesse ne nous rabâcher dans les médias que les indépendantistes sont des extrémistes ultra-minoritaires (alors qu’ils ont obtenu 48% des voix aux dernières élections de 2015, on verra ci-après dans quelles conditions déloyales orchestrées illégalement par Rajoy) : très bien, alors pourquoi encore une fois ne leur accorde-t-on pas un référendum démocratique en bonne et due forme pour voir ? La réponse est qu’ils risquent fort de l’emporter, qui plus est depuis la tournure très répressive du gouvernement central qui aura tout fait pour renforcer l’indépendantisme catalan.

Une acceptation de fait de l’UE de ces violences politiques d’état qui, si elle se confirmait, pourrait avoir rapidement de très graves conséquences pour nos droits fondamentaux à nous tous Européens. De plus, en tant que citoyens français, nous devons également être très inquiets au regard de la désinformation tout à fait orwellienne de la part de nos grands médias : si de telles manipulations de masse de l’information sont possibles par (théoriquement) le contre-pouvoir démocratique par excellence, peut-on encore parler de démocratie ? Peut-on encore aussi parler de démocratie quand 19 individus, 11 familles, 5 banques et sociétés financières et 3 états (France, Allemagne, Qatar) – d’une remarquable homogénéité sociologique et idéologique contrôlent à peu près tous les médias français : et que cette véritable oligopole médiatique ultra-concentré – inutile d’aller chercher une quelconque théorie du complot, il s’agit d’un constat économique factuel à la portée d’un analyste financier stagiaire – est capable, comme le montre le cas catalan, d’orchestrer une campagne massive de désinformation ? On mesure bien toute l’importance ici pour notre démocratie de médias réellement indépendants.

oligarchie médiatique

Aujourd’hui tous les grands médias sont en train de relayer et d’amplifier, de manière excessivement grossière, du moins pour qui suit un minimum le dossier (ce que peu de citoyens peuvent se permettre et qui sont donc prise en otage) toutes la propagande et les fake news du gouvernement Rajoy. On fait croire maintenant par exemple qu’il y a aurait eu (comme le dit le ministère de l’Intérieur) des policiers blessés et que la violence était des deux côtés, ce qui est rigoureusement impossible, les Catalans ayant adopté le 1er octobre et depuis des années une stricte politique de non-violence et de résistance pacifique (contrairement à d’autres régions il n’y a jamais eu la moindre bombe indépendantiste en Catalogne).

A moins de s’être blessés tous seuls en cognant, c’est rigoureusement impossible, et il est tout à fait parlant que le gouvernement est incapable de montrer la moindre vidéo de violence contre des policiers, alors que la moindre vidéo aurait été montée en épingle pour décrédibiliser le mouvement comme c’est toujours le cas pour un pouvoir en place toujours prompt à montrer des casseurs. Incapables de décrédibiliser de la sorte, le gouvernement Rajoy – pour qui officiellement il n’y a jamais eu la moindre violence sur des personnes – essaie de propager des fake news sur le thème que les images de violence policière auraient été truquées ou proviendraient d’évènement antérieurs. Qu’un grand quotidien comme El Mundo, la voix officielle du gouvernement dans la presse locale, diffuse de telles fake news c’est déjà consternant, mais qu’elles soient reprises par des quotidiens comme les « Décodeurs » du Monde et « Désintox » de Libération comme le montrait L’impertinent, c’est tout de même excessivement grave et ne peut être excusé par une simple négligence : on peut même se poser la question ici de la propagation de fausses informations, ce qui est tout de même rappelons-le de l’ordre du délit au titre du code pénal.

On fait aussi croire que le pays est au bord de la guerre civile, que l’économie catalane va s’écrouler : et à côté de ça AUCUN média français n’a informé sur le fait, pourtant plus qu’apaisant et rassurant, que la Suisse se propose d’être médiateur dans cette affaire – un pays pas vraiment hostile au business et aux banques, et pas vraiment extrémiste non plus ou « bolivarien » comme les tartuffes français des droits de l’homme se plaisent à stigmatiser désormais tout opposant en France  – la source étant on ne peut plus officielle puisqu’il s’agit de la Radio Télévision Suisse et des Affaires Etrangères d la Suisse. Pire que ça France Inter, le seul grand média qui semble en parler, présente la chose comme si elle était définitivement enterrée, alors que ce n’est pas du tout le cas ! La demande d’une médiation internationale étant aujourd’hui la seule, et bien raisonnable, revendication catalane : une médiation que pour l’instant refuse Rajoy pour qui par définition toute demande de référendum démocratique est un acte factieux et séditieux.

Aucun de ces grands médias ne rappelle en premier lieu la demande le 6 septembre de la tenue d’un référendum du Parlement Catalan, démocratiquement élu où les indépendantistes sont tout de même majoritaires. Demande bien légitime comme cela fut accordé à l’Ecosse, mais systématiquement refusée par Madrid, nos médias préférant sciemment se répandre en considérations vaseuses et alarmistes sur le pour ou contre l’indépendance, ce qui est totalement hors sujet.

Aucun de ces grands médias ne contextualise ce qui se passe aujourd’hui en Espagne, au regard du réel coup d’état institutionnel perpétré par le gouvernement Rajoy en 2010. En effet, à 120 voix sur 135 (une majorité on ne peut plus claire, les 15 autres étant du Partido Popular) les députés du Parlement catalan avaient adopté un Statut d’autonomie, en rien indépendantiste, et tout à fait comparable à ce que Madrid a accordé au pays basque (qui lui il est vrai maniait la bombe) et où en conséquence de cet autonomie l’indépendantisme a virtuellement disparu. Ce Statut avait été approuvé au Cortes, le parlement espagnol. Mais le Partido Popular, ulcéré par un Statut de la Catalogne contraire à son idéologie, a porté cela devant le Tribunal Constitutionnel – entité non-élue donc, et notoirement aux ordres du Partido Popular – qui l’a vidé de sa substance, ce qui a créé un sentiment d’humiliation en Catalogne et un mouvement indépendantiste qui n’existait absolument pas il y a dix ans. Depuis, le gouvernement Rajoy est dans un déni total de la question catalane, refuse tout débat sur le sujet, et rétorque tout ce qui vient du parlement catalan comme notamment des mesures socialement progressistes. C’est véritablement Rajoy et sa clique qui ont créé l’indépendantisme catalan, qui plus qu’une revendication bêtement nationaliste, comme on le croit souvent en France à tort, est très largement une protestation citoyenne contre un état non-démocratique, qui semble à beaucoup de Catalans totalement irréformable.

Aucun de ces grands médias, non plus, n’informe sur la nature réelle du Partido Popular en rien comparable avec Les Républicains (qui reste malgré tout un parti démocratique, sans doute plus qu’En Marche qui est tout sauf démocratique) : un Partido Popular à la fois porté par un personnel, une idéologie et des méthodes franquistes et corrompu dans des proportions absolument inimaginables en France, où nos politiciens sont réellement des enfants de coeur en comparaison. Le comble est que certains en France traitent encore les Catalans de fascistes, alors que le seul parti national à soutenir l’idée d’un référendum et à condamner Rajoy est Podemos !

En effet Franco et tout son petit monde autour, fait de collusions et de népotisme, ont gouverné l’Espagne de 1939 à 1975, et après 1975 tous les responsables du régime et leur progéniture ont été recyclés soit dans l’économie, soit dans la politique au Partido Popular qui fut créé par d’ex-franquites. Ce que l’on appelle en Espagne communément le « franquisme sociologique ». Dans l’optique d’une transition pacifique avec la constitution de 1978, il n’y a jamais eu en Espagne d’épuration comme en France à la libération, ou « défranquisation » comme en Allemagne en 1945. C’est d’ailleurs pour ça qu’il n’y a pas de parti d’extrême droite en Espagne, la frange la plus conservatrice du Partido Popular c’est l’extrême droite espagnole. Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est une réalité que tout Espagnol connaît parfaitement, et là aussi projeter le débat anti-fasciste ou anti-diabolisation à la française est à côté de la plaque.

La droite espagnole du Partido Popular est bien l’héritière directe du franquisme par son personnel politique (soit des ex-franquistes, soit leur progéniture, avec un clan Franco omniprésent non seulement en politique mais dans l’économie) mais aussi par son idéologie, et comme on l’a vu le weekend dernier par ses méthodes brutales de sinistre mémoire. C’est un parti qui n’a non seulement jamais condamné ou renié l’histoire franquiste, mais qui au contraire continue à l’honorer, en maintenant et restaurant des noms de rues et des monuments franquistes, en faisant régulièrement l’éloge du bon temps du franquisme avec un révisionnisme total, à refuser de reconnaître les centaines de milliers de victimes, et qui finance avec des fonds public une fondation Franco qui est là pour perpétuer son héritage culturel. Les seules manifestations anti-indépendantistes samedi 30 septembre étaient le fait de la Phalange, avec chants franquistes et bras levés. Le jacobinisme français était au moins porté par certaines valeurs républicaines, rationnelle et universelles, venant des Lumières etc, alors que le jacobinisme à l’oeuvre en Espagne est d’inspiration impérialiste, ultra-conservatrice et ultra-nationaliste au sens franquiste du terme, ils ne sont pas du tout comparables.

Ce qu’on ne sait pas du tout non plus en France, c’est aussi qu’il s’agit d’un gouvernement qui a orchestré une conspiration politique de déstabilisation avérée de très grande ampleur – dite « Opération Catalogne » – à la veille des élections de 2015 (tout de même remportées par les partis indépendantistes, majoritaires au parlement, mais qui auraient été sans doute majoritaires sans cette conspiration) pour nuire au personnel politique catalan avec un méga cabinet noir composé d’ex-membres de la police politique franquiste et utilisant des fonds publics détournés, et chargés de trouver ou pire de fabriquer de toutes pièces des affaires : un méga-Watergate, impliquant entre autres directement Rajoy et son ex-ministre de l’intérieur, sur lequel n’importe quel gouvernement réellement démocratique aurait sauté. Cette affaire est désormais avérée par une commission parlementaire et les investigations judiciaires sont en cours. Donc les Catalans en ont marre et refusent de continuer à vivre dans un état actuellement non-démocratique et qui bafoue toutes les lois d’un état de droit. C’est véritablement Rajoy le factieux et qui devrait être poursuivi pénalement, et emmené avec des menottes par la Garde Civile, poursuites actuellement intentées par le gouvernement catalan.

(Entre parenthèses cela doit aussi nous conduire rétrospectivement à nous interroger sur le cas Fillon, quoi qu’on pense du personnage, et du rôle joué à l’époque par ces mêmes médias, d’autant que le parquet national financier s’illustre sous l’ère Macron par une surprenante inaction à l’égard des multiples casseroles du gouvernement actuel. Question : pourquoi ?)

On connaît bien mal en France, grâce aux grands médias qui les taisent soigneusement, les méthodes du gouvernement espagnol du Partido Popular, qui est non seulement une émanation du franquisme (avec son personnel politique, son idéologie, ses méthodes) mais aussi une véritable « organisation criminelle » (c’est d’ailleurs aujourd’hui le terme juridique utilisé par certain juges et qui pourrait valoir à ce parti d’être dissout) : des centaines de cas de corruption aggravée révélés chaque, 10 morts « suspectes » avant qu’ils puissent témoigner, et récemment l’incendie d’un palais de justice à Valence pour faire disparaître les documents. Vous imaginez en France par exemple tous les principaux responsables de l’affaire Bygmalion disparaître bizarrement les uns après les autres et l’incendie « accidentel » du palais de justice de Paris pour effacer les preuves ? C’est ça la véritable Espagne de la prétendue légalité de Rajoy que nous vendent les grands médias français, qui n’auront guère relayé l’opposition du Partido Popular le mois dernier à un dispositif anti-irruption au parlement européen.

Si vous parlez la langue de Cervantes un bon, et tout à fait édifiant, documentaire sur le sujet de Mediapro (c’est pas demain la veille hélas qu’on aura en France, sous omerta, des documentaires de cet ampleur investiguant les scandales d’état) – les Cloaques du Ministère de l’Intérieur – qui explicite aussi au passage la machine de guerre à fake news du gouvernement Rajoy qui est à l’oeuvre aujourd’hui et relayée mot pour mot par des médias comme Le monde ou Libération : vous trouvez pas ça inquiétant ?

Il faut tout de même rappeler que la crise économique espagnole a été très largement causée par la corruption du Partido Popular qui a nourri des quantités de projets immobiliers bidons créant une montagne de dette qui va affliger le pays pour des générations. Une petite oligarchie connectée au parti de Rajoy s’en est littéralement foutu plein les poches sur le dos du contribuable espagnol avec la complicité d’un système bancaire ripou : à qui en prime Rajoy a accordé en septembre (comme par hasard une semaine après l’annonce du parlement catalan de la tenue d’un référendum…) un cadeau de 40 milliards, en de facto faisant un abandon de créances sur les aides publiques reçues par les banques au plus fort de la crise.

Pas étonnant que les banques espagnoles aujourd’hui rendent la monnaie de leur grosse peseta au gouvernement (quel autre terme que « corruption » pour désigner une telle pratique et ce à une échelle aussi massive ?) en alimentant l’idée d’un désastre économique en cas d’indépendance par le déplacement de leurs sièges, idée que les grands médias français s’empressent de monter en épingle avec une évidente jubilation.

Pas étonnant non plus que la monarchie en place – dont le rétablissement par Franco n’a jamais été soumis à un vote démocratique et qu’avait refusé, tout à son honneur, le père de Juan Carlos (quelle est dans ces conditions la réelle légitimité de ce dernier ?) – se range derrière un gouvernement corrompu… dans la mesure où elle l’est elle-même. Outre les scandales de corruption qui ont émaillé ces dernières années la famille royale (y compris la propre fille et le gendre de Juan Carlos), le New York Times avait révélé que Juan Carlos a accumulé, en partant d’un patrimoine quasi-nul, une fortune de 2 milliards d’euros depuis qu’il est roi (alors qu’il ne perçoit qu’une indemnité de 8 millions d’euros par an). Patrimoine occulte, qu’il faut rapprocher de l’activité de VRP en ventes d’armes confié à la monarchie – avec les commissions qui vont avec sur ce type de contrats – et notamment de vente d’armes conclues par son fils et actuel roi Philippe VI avec l’Arabie Saoudite. L’Espagne est aujourd’hui le troisième exportateur d’armes au monde vers l’Arabie Saoudite.

On comprend mieux les sifflets qu’il reçut à Barcelone après l’attentat récent, qu’on présenta évidemment alors comme provenant d’hystériques indépendantistes (en qui certains imbéciles français voient des « islamo-gauchistes » voire des « talibans »). Voici ce qu’est la supposée « moderne monarchie constitutionnelle » espagnole, et de quoi largement alimenter un républicanisme en Espagne, que nous Français pourrions comprendre. Nous sommes très loin en Espagne d’une véritable monarchie constitutionnelle comme celle du Royaume-Uni, qui a permis un référendum pacifique aux Ecossais mais aussi un référendum sur l’UE : que n’avons-nous pas entendu alors aussi de la part des grands médias français sur les partisans du Brexit (eux aussi étaient des fascistes, des égoïstes, des imbéciles, etc.) et des supposées conséquences catastrophiques pour ce pays en cas de sortie ! On voit aussi que le Royaume-Uni reste une grande démocratie (cela aurait fait plaisir à Orwell) car il existe encore dans ce pays des possibilités d’expression pour des voix qui ne rentrent pas dans une pensée unique, que ce soit à gauche au Guardian, ou à droite sur le plateau de la BBC, où un député conservateur explique à quel point il est horrifié par les violences policières et l’inaction complice et honteuse de l’UE sur ce sujet, et faisant un plaidoyer de bon sens pour la tenue d’un référendum comme en Ecosse.

Vu ce que l’UE est capable de cautionner en matière de violations des droits de l’homme en son sein, et vu aussi le noyautage du Parlement européen par tous les lobbies industriels et financiers, là pour nous empoisonner et faire du dumping sociale et fiscal, on peut commencer à se demander quelle est réellement l’intérêt d’appartenir à une telle mascarade. C’est précisément d’un sursaut populaire – essayant de reconquérir des souverainetés perdues au profit de technocrates et de lobbiystes professionnels aux moeurs de plus en plus autoritaires – dont les classes dominantes européennes ont très peur aujourd’hui, et aucunement de la prétendue balkanisation de l’Europe (effectivement quel cataclysme géostratégique serait une indépendance des Ecossais ou des Wallons) qui est surtout agitée pour faire peur à l’opinion. Comme on nous fait peur depuis des années sur le marasme que serait une sortie de l’UE : y croyons-nous encore ?

On commence au final à comprendre le véritable sens du terme orwellien. On commence à le comprendre, mais c’est pour le moins excessivement inquiétant que ce ne soit plus du tout d’un roman dystopique dont il s’agit… mais désormais d’une réalité : 1984 n’était pas censé être le manuel de formation journalistique qu’il est manifestement devenu.

Il est grand temps de comprendre que les Catalans aujourd’hui ne se battent pas pour un prétendu égoïsme économique ou animé d’un quelconque fanatisme nationaliste « fasciste » (très fort de dire une chose pareille vu le franquisme avéré du Partido Popular) : des odieux préjugés colportés pour les discréditer, dirions-nous la même chose si des Québécois pacifiques s’étaient fait tabasser par une meute de policiers envoyée par l’état anglophone canadien ? Que n’aurions-nous pas entendu alors en France sur le thème de la défense de la francophonie, des méchants anglophones impérialistes ultra-libéraux, du Général de Gaulle et de son « Vive le Québec libre », etc. de la part des grandes âmes droits de l’hommistes de d’habitude, qui auraient exigé de beaux discours de désapprobation à l’ONU et des sanctions la main sur le coeur.

Il est aussi temps de réaliser que les Catalans se battent aujourd’hui POUR les respect des droits humains fondamentaux des Européens, que nous sommes tous, et CONTRE la dérive autoritaire de nos « démocraties », y compris la nôtre.

Que nous ayons aujourd’hui très clairement, comme on le voit en France, un appareil médiatique véritablement oligarchique, capable de conduire de manière délibérée et concertée une vaste campagne de désinformation et de manipulation de l’opinion publique, voilà ce qui en tant que Français devrait très sérieusement nous inquiéter.

Il est aussi temps de réaliser que depuis 2012 nous avons en France une loi (Article L211-9 du code de la sécurité intérieure, passée par ordonnance, donc sans débat démocratique encore une fois malgré son importance) qui permet en toute légalité à la police française de faire sur nous la même chose que la police espagnole fait sur les Catalans : à savoir de pouvoir réprimer des citoyens pacifiques et non-violents. Les violences policières de la Manif pour tous, de la Loi travail ou encore récemment le traitement plus que musclés des GM&S – victimes d’un odieux cas d’abus social de délinquants en col blanc comme l’avait révélé Mediapart et dont les grands médias se gardent bien de rappeler – et qui se voient aussi comme les Catalans traités de « fouteurs de bordel » ne méritant que du lacrymogène au visage, alors qu’ils ne font qu’exprimer un droit parfaitement démocratique de manifestation.

On le voit c’est exactement la même logique à l’oeuvre, c’est-à-dire de requalifier et disqualifier une contestation populaire en un trouble de l’ordre public, et par conséquent légitimant l’usage de la force ; avec là aussi un traitement des grands médias, qui aura brillé sur cette violence des GM&S (y compris des élus de la République qui les accompagnaient par son mutisme et ses euphémismes, préférant s’amuser du « bon mot » présidentiel. Un bon mot qui montre à quel point il s’agit désormais d’une stratégie cohérente d’humiliation et de déshumanisation des classes populaires, permettant ainsi en toute bonne conscience aux classes dominantes de les exploiter, et en cas de « bordel » de leur taper dessus. Dans toute guerre, en l’occurence sociale, il est nécessaire de déshumaniser l’ennemi par des mots qui le rabaissent, y compris à ses propres yeux, et c’est une grave erreur des militants syndicaux de reprendre ces termes insultants en dérision, car cela contribue à les faire rentrer dans la psychologie collective.

Il est plus que temps enfin de cesser nos petites conversations de géo-stratèges de café du commerce – basées sur une connaissance de l’Espagne qui d’ailleurs excède rarement la paella et à la corrida (divertissement franquiste par excellence, interdit en Catalogne) et tous les préjugés à l’égard des peuples du Sud – pour saisir réellement l’enjeu démocratique essentiel qui est en train de se jouer, et qui va bien au-delà de la seule question catalane : car sans aucune protection contre la violence d’état – qui pourra toujours considérer un revendication populaire comme un trouble à l’ordre public, et réprimer en conséquence impunément sans sanction de l’UE – et sans presse un minimum indépendante sur laquelle se fier, sommes-nous encore en démocratie ?

George Orwell disait que « La vraie distinction n’est pas entre conservateurs et révolutionnaires mais entre les partisans de l’autorité et les partisans de la liberté. » Il est plus que jamais le moment pour les Européens épris de liberté de choisir leur camp et de le défendre, surtout dans une époque où les partisans de l’autoritarisme sont quant à eux désormais totalement mobilisés et, comme on le voit, bien organisés.

Une presse indépendante des grands intérêts oligarchiques du pays, fonctionnant en conjonction avec un journalisme citoyen (c’est d’ailleurs lui qui a permis de montrer la violence policière en Catalogne, aucun grand média ne l’a fait) est plus que jamais aussi un des derniers remparts démocratiques, avant que le mensonge – pourquoi encore euphémiser en « post-vérité », ou « faits alternatifs » ? – devienne de manière irréversible la norme dans nos sociétés ; avant que l’information ne se transforme en publireportage  (comme pendant la campagne à propose de Macron) ou en relations publiques sur le mode des grandes entreprises, dont sont issues nos nouvelles élites d’aujourd’hui, n’ayant rien à envier aux propagandes totalitaires d’hier.

A ce titre, le véritable danger auquel nous sommes désormais confrontés, et dont la situation catalane nous avertit, vient peut-être moins, comme on le croit souvent, de partis « extrémistes » : partis instrumentalisés comme épouvantails le soir d’élections pour gonfler le prétendu « vote utile », sur fond de discours antifascistes ou antibolivariens d’opérette qu’affectionnent des médias aux ordres comme Libération, qui est aujourd’hui une véritable honte pour la presse nationale. Mais de la très insidieuse, et du coup très efficace, dérive autoritaire et anti-démocratique de partis perçus comme « démocratiques » et qui le sont en réalité de moins en moins.

François Serrano

POST-SCRIPTUM 1 – du lundi 9 octobre 18:54.

Cet article fut initialement publié samedi en partenariat avec le média indépendant Les Répliques, que nous remercions ici au passage pour leur liberté de ton, sur leur site sous le titre au ton résolument pamphlétaire « Les mensonges orwelliens  des médias oligarchiques : une sérieuse menace pour la démocratie. » Une confrère journaliste d’une autre revue indépendante a été de bon conseil en suggérant de trouver un titre qui soit moins susceptible de suggérer une théorie complotiste ce qui desservirait un propos par ailleurs rigoureux d’investigation.

Pour autant le titre n’était pas faux : il s’agit bien en effet de mensonges tout à fait systémiques (et non de négligences ponctuelles), ils sont bien le fait de médias oligarchiques (difficile de prétendre le contraire au regard de l’ultra concentration de ces médias entre un nombre ultra-limité de mains ayant une sociologie parfaitement homogène), et ils constituent bien également une sérieuse menace pour la démocratie car si des médias de cette réputation supposée et de cette influence se mettent à fabriquer de tels mensonges en chaine, comment nous le démontrons ici par de nombreux exemple, peut-on réellement dire que nous sommes encore en démocratie ?

L’impertinent souhaite à cette heure s’associer à ce media indépendant pour diffuser l’information au plus grand nombre de français possibles. Ce média ayant coutume d’agrémenter la lecture du site par une bande-son nous ne pouvons suggérer meilleure chanson pour cet article que Where’s the révolution ? de Depeche Mode décidément prophétique puisqu’écrite cette année, avec des paroles comme :

You’ve been pissed on
For too long
Your rights abused
Your views refused
They manipulate and threaten
With terror as a weapon
Scare you till you’re stupefied
Wear you down until you’re on their side

La véritable révolution d’octobre ne sera peut-être pas d’ailleurs celle de Russie (qui ne fut au fond qu’un coup d’état bolchevik perpétré contre la révolution démocratique et populaire de février, prélude à la dissolution par Lénine des soviets ouvriers et l’instauration d’un état totalitaire jacobin) mais celle  de Catalogne dont l’histoire s’écrit sous nos yeux : plus ou moins lucides.

POST-SCRIPTUM 2 – du lundi 9 octobre 19:20

Malheureusement le média en question, « indépendant » mais visiblement pas très courageux (préférant des combats anti-fascistes d’opérette ou des combats sociétaux inoffensifs pour les classes dominantes sur fond de musique d’ascenseur) car évidement cela demande un certain courage de dénoncer des grands médias, y compris la vache sacrée AFP dans leurs très malhonnêtes pratiques pris la main dans le sac, a dans un premier temps essayé de tronqué l’article pour éviter les points vraiment gênants (plus facile de parler de franquisme, que de s’en prendre à l’AFP-Agence Tass et au petit monde de journalistes bien-pensants et verreux de la place de Paris de type Libération-Pravda, qui est une honte nationale pour la profession de journaliste) ; puis devant mon refus a finalement trouvé les excuses les plus pitoyables pour ne pas le publier alors que j’apportais de nouvelles preuves factuelles de mensonges éhontés publiés dans la journée (évidemment la production de fake news est non stop, prend du temps à décrypter et très difficile de rester informé de toutes les désinformations en temps réel).

Une collaboration qui aura eu les mérites de souligner les faiblesses des médias dits « indépendants » sur des affaires réellement significatives, qui nécessiteraient précisément des journaux très solides ou tout simplement courageux – comme de simples citoyens peuvent l’être – pour mener une réelle investigation, dérangeant des personnes haut placées, et allant au-delà des articles inoffensifs au joli graphisme branché que génèrent généralement cette presse. C’est pas demain la veille qu’on a aura un Watergate en France ou un Julian Assange. Le summum du journalisme d’investigation dans ce pays ce sont en ce moment les costumes de Fillon ! Au fond cette enquête n’aura fait que de redécouvrir la roue du mensonge de masse des grands médias, que tout citoyen un minimum lucide aura déjà compris depuis longtemps. Pas étonnant que la presse se porte mal vu sa qualité en chute libre.

Allez il vaut mieux encore prendre le parti d’en rire et de passer à autre chose : le journalisme citoyen découvert un peu par hasard dans cette enquête, c’est-à-dire celui produit par des citoyens eux-mêmes au contact direct des évènements, armés seulement de smartphones et de leur bon sens (qui demeure au final le meilleur rempart aux mensonges) avec moins de pressions et infiniment plus de courage et d’engagement que les médias gentiment installés et blasés. Que peut bien représenter la crise catalane et un mouvement populaire pour un journaliste de Libération-Pravda ou d’AFP-Tass ? Nada, évidemment.

5 commentaires

  1. Que faire pour lutter contre le mur de l’argent?Des compromis ?Perdu d’avance » les jokers »sont dans leurs mains.Seule la révolution dans un pays comme la France pourrait les faire douter mais avec plus de 20 millions de chômeurs en Europe et autant de chômeurs potentiels »jettables »,déclassables….Pour paraphraser Francis Scott Fitzgerald »Il faut pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir,et cependant être decidé à les changer.HURNY RICHARD

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  2. merci pour ce texte qui parle de la situation en Catalogne tout en nous laissant, lecteur notre faculté d’analyse de jugement par soi même. Je pensais être informé, je me rends compte combien l’information est cadenassée et la persévérance qu’il faut déployer pour maintenir une lucidité sur le monde tel qu’il marche.
    L’impérieuse nécessité de soutenir et promouvoir une information véritablement libre des puissants quels qu’ils soient!
    Encouragements fraternels

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  3. J’ai communiqué votre article à diverses personnes dont Jean-Louis Dumas qui vient de réagir pour vous remercier. Je vous remercie à mon tour pour avoir publié une explication de la situation qui conforte mes paroles, ne ment pas sur les faits et va donc m’aider à continuer patiemment la lutter contre la désinformation, les préjugés et amalgames qui polluent le dossier catalan depuis de nombreuses années.
    Je vous apporte donc tout mon soutient et ma gratitude.

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    • Merci infiniment pour ce message de soutien à un journalisme indépendant et citoyen sur cette affaire et plus généralement. On prend toute la mesure sur le traitement tout à fait orwellien par les grands médias de la crise catalane à quel point la concentration de ces médias entre quelques mains complètement acquises au pouvoir est dangereuse pour la démocratie, qui ne peut fonctionner sans l’accès à de l’information fiable. Bien à vous et encore un grand merci pour votre soutien dans notre combat.

      Aimé par 1 personne

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