Des nouvelles de Barcelone au lendemain du 1er octobre

Phénomène tout à fait frappant à observer (ici dans le bon sens du terme), plusieurs scènes de fraternisation ont pu être observées hier entre la population catalane et sa police locale, les « Mossos de Esquadra ». Ces derniers, hommes de rang comme état-major, ont collectivement désobéi hier au commandement central de la Garde Civile qui les avait placés (théoriquement) sous leur commandement le temps du référendum, alors qu’ils sont normalement sous l’autorité de la région.
Désobéissance citoyenne en n’intervenant pas dans les bureaux de vote comme ils en avaient pourtant reçu l’ordre, ou en s’interposant comme ici en protégeant la population dans ces bureaux d’une intervention de la Garde Civile (force déployée de l’extérieur de la Catalogne). Mêmes scènes avec des pompiers en uniformes. Pas de prêtres en soutane, mais l’épiscopat catalan avait apporté son soutien au référendum.
Le président de la région catalane, Puigdemont, a annoncé qu’il porterait le résultat du référendum au parlement catalan – qui a bel et bien eu lieu, miraculeusement vu la répression – ces prochains jours pour déclencher le processus de création d’une république indépendante. Il a aussi appelé aujourd’hui à ce qu’une médiation internationale soit créée. Le silence pour l’instant de l’Europe est assourdissant.
Rajoy, dans un déni du réel complet fait toujours comme s’il n’y avait pas eu de référendum hier et maintient, malgré les nombreuses images de violence accablantes que tout le monde peut voir, que la Garde Civile a été tout à fait « professionnelle » et « raisonnable ». On le croirait vraiment vivre sur une autre planète, et de l’avis général la violence policière – qui était évidemment voulue par le gouvernement, comme on souhaite donner une bonne fessée à un enfant désobéissant – qu’il a ordonné a été le plus grand service qu’il pouvait rendre aux indépendantistes.
Une telle stupidité politique est sidérante, car comment ne pas anticiper qu’un tel déploiement de violence physique disproportionnée et gratuite face à une population non-violente, filmée pour le monde entier (par des centaines de smartphones, pas par les médias officiels, qui ne font que diffuser les mensonges d’état) ne pouvait que renforcer la détermination des Catalans. Evidemment cela devait faire partie d’un plan, mais un plan difficile à suivre qui souligne surtout à quel point l’élite centrale est déconnectée des réalités locales et incapable d’intégrer toute donnée populaire étrangère à son progiciel psychorigide de contrôle de la société.
Ce qui est justement bien l’une des motivations des Catalans, car il ne s’agit pas ici d’un nationalisme classique de type purement (ou bêtement) ethnique ou identitaire (comme celui de certains Corses ou Bretons ultra-minoritaires, ou des scandeurs de « On chez nous »), mais plutôt d’un régionalisme qui contient un ensemble de considérations plus politiques et en opposition à un nationalisme d’état-nation : rejet d’une oligarchie post-franquiste corrompue et justement reconnue comme responsable du marasme économique ; rejet d’une monarchie qui n’a pas été réinstallée par des élections mais par Franco (une république avait été instituée en 1931) pour fonder une république (difficile pour nous républicains français de ne pas comprendre) ; rejet d’un pouvoir central jacobin conservateur qui fait systématiquement obstruction ces dernières années aux initiatives de progrès social du parlement catalan ; volonté de construire un système démocratique localisé et plus participatif où les citoyens peuvent retrouver leur souveraineté.
En un sens leur mouvement de rejet de l’Etat central (pas des Espagnols, contrairement à ce qu’on fait croire) , en lequel ils ne se reconnaissent absolument pas (ou plus), est tout à fait comparable au rejet de nombreuses populations européennes à l’égard du pouvoir technocratique de Bruxelles et à leur souhait de retrouver leur souveraineté pour redevenir maîtres de leurs destins.
Une journée de grève générale est décrétée pour demain réunissant syndicaux de salariés et patronaux. Lorsque vous voyez des hommes de droite, des hommes de gauche, des des travailleurs, leurs patrons, des anarchistes, des policiers, des curés, des Catalans « de souche » mais aussi des Catalans de seconde ou troisième génération provenant d’autres régions d’Espagne, tous ensemble « faire société », ça donne tout de même à réfléchir : et notamment que le fait régional, avec toutes ses dimensions politiques, linguistiques et culturelles, est une réalité sociale indéniable et que tout ne peut pas se réduire à des considérations purement économiques dans une société ou à l’adhésion à un etat-nation jacobin. Si nous Français défendons le droit des Québécois à pratiquer leur langue et à la francophonie de ne pas être absorbée dans un grand tout anglophone néo-libéral, nous pouvons là aussi comprendre les Catalans.
On comprend pourquoi la Catalogne a longtemps été un des foyers anarchistes majeurs en Europe : car cette idée d’un pouvoir décentralisé, fédéraliste, exercé au niveau de la région voire de la commune (comme ce fut cas de celle de Paris) et au plus près du citoyen pour qu’il puisse lui-même s’en saisir sans trop faire de délégations à des gens « d’en haut » est profondément au coeur du projet anarchiste depuis ses origines avec Proudhon. Si le projet indépendantiste catalan s’enracine dans une longue histoire régionale, il est aussi aussi un projet tourné vers le futur : car comme en économie, il est peut-être temps en politique aussi de recréer des formes politiques plus démocratiques que les modèles centralisateurs et non-démocratiques comme ceux de Bruxelles, mais aussi celui du Paris de la monarchie présidentielle de la Vème république : des états comme la Suisse, avec ces cantons et ses référendums fréquents, sont très nettement plus démocratiques que nous, qui ne sommes consultés sur rien à part tous les 5 ans pour élire l’idiot utile interchangeable de circonstance de la notre d’oligarchie.
Un exemple catalan d’insurrection populaire et citoyenne très certainement à méditer, et c’est bien parce qu’il pourrait donner de « mauvaises » idées que tous les gouvernements (notamment le nôtre, solidaire de Rajoy) regardent ça avec inquiétude et se serrent les coudes… notamment en s’assurant que les médias officiels partout dans le monde diffusent la « bonne » information sur le sujet, c’est-à-dire celle qui ne donnera pas de « mauvaises » idées. Après avoir constaté de visu les distorsions et les manipulations pro-Madrid opérées par les grands médias espagnols et internationaux, la seule façon de suivre réellement l’actualité de ce processus est désormais le FR3 local, Canal TV3 et le journalisme citoyen qui se diffuse sur les réseaux sociaux et se crée au plus près des évènements. L’impertinent s’efforcera de continuer à décrypter les évènements majeurs à venir dans cette république en devenir.
François Serrano

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