Un cas exemplaire (et criminel) de lobbying pro-glyphosate, pro-Monsanto sur Franceinfo

Il flottait hier soir dans les studios de Franceinfo comme un air tout à fait orwellien de Ministère de la Vérité : vous savez, ce ministère de la propagande qui dans 1984 a pour fonction de produire des mensonges à la chaine et de falsifier les faits au gré des objectifs toujours changeants du parti.

Les auditeurs de l’émission-débat de Franceinfo Les Informés – et c’est un paradoxe tout à fait orwellien vu l’intitulé de l’émission – ont été en effet soumis à une intensité de désinformation et de manipulation de l’opinion à l’égard du désormais tristement célèbre glyphosate, rarement égalée depuis les années 80 sur l’amiante.

Cette molécule, présente dans l’herbicide best seller de Round Up de Monsanto (mais aussi dans plus de 750 autres produits), est classée depuis 2015 comme « cancérigène probable » par le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) basé à Lyon, et qui dépend de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) : molécule a vrai dire présente à peu près partout désormais par contamination, dans l’eau comme dans un grand nombre d’aliments courants.

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Face aux vagues risques juridiques qui planent actuellement sur cette molécule – un vote européen aura lieu les 5/6 octobre sur le sujet pour décider d’un renouvellement (ou pas) pour dix ans des autorisations – le gouvernement est pour l’instant dans un flou artistique total sur sa position à ce sujet, mais ses balbutiements suggèrent un alignement lui aussi on ne peut plus « probable » sur les lobbies industriels comme à son habitude. Hulot, dans sa position désormais bien établie d’écolo tartuffe et de vrai lobbyiste, a pris soin récemment de rassurer tout le petit monde du complexe agro-industriel sur le fait qu’ « il n’est pas là pour emmerder l’agriculture ». Il n’est pas là, c’est sûr, pour emmerder grand monde chez les industriels (et c’est bien pour ça qu’il est là) comme sa capitulation sur les perturbateurs endocriniens ou les révélations sur ses sources de revenus bien peu éthiques (EDF, Véolia, shampoings Ushuaia bourrés de perturbateurs endocriniens) l’ont récemment amplement montré.

Evidemment une position du gouvernement français en faveur des divers lobbies qui ont intérêt à ce que le glyphosate poursuive sa sinistre carrière (de Monsanto à la productiviste FNSEA) doit se préparer sur le terrain médiatique par une campagne de désinformation : campagne qui avait mis l’émission Les Informés d’hier soir au programme de sa tournée générale médiatique en désinformation.

Avec une véhémence, une hystérie de passionaria et une mauvaise foi tout bonnement hallucinantes Sylvie Brunel – bien connue sur ces questions pour sa défense acharnée du modèle agro-productiviste français – est venu asséner la liste exhaustive des éléments de langage et des rationalisations préfabriquées par le lobby industriel pro-ghyposate sur le sujet :

  • « le glyphosate est très efficace et ce serait suicidaire pour l’agriculture de s’en priver », « nous n’avons pas de produits de substitution et si on arrête le glyphosate au 31 décembre ça va coûter un milliard d’euros » : donc qu’en est-il finalement ? il n’est pas possible de faire autrement… où ça coûterait juste plus cher ?
  • « la toxicité est quasi-nulle quand on l’emploie dans des conditions normales », « tout est cancérigène ça dépend de la dose » : c’est exactement le même argument qui avait été employé pour l’amiante en France.
  • « c’est une seule agence de l’OMS qui a dit que c’était un cancérigène juste probable, mais rien n’est certain ! et d’autres agences de l’OMS disent le contraire » : ce qui est archi-faux, il n’y aucune autre agence de l’OMS sur le sujet, et l’OMS est sans équivoque, Brunel de citer l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (AESA), qui ne dépend pas de l’OMS… alors que plusieurs grand médias ont récemment révélé que son rapport de 2016 validant le glyphosate avait été en fait pour une large part un copié-collé d’un rapport de Monsanto !
  • « le café et la viande rouge sont également cancérigènes, et allons-nous nous arrêter de conduire à cause des accidents de voiture ? » (on en reste sans voix)
  • « de toutes façons le CETA va faire rentrer plein de produits encore plus contaminés que les produits français » (idem)
  • « les agriculteurs vivent plus longtemps que la moyenne et il y a plus de suicides dans l’agriculture que de morts du glyphosate » (sic)
  • « l’agriculture française est la meilleure au monde et le monde entier nous l’envie. » (SIC)

Il est à noter que sur le plateau de l’émission, à part quelques molles protestations de l’écologiste de service (mais les écologistes sont-ils vraiment sérieux, hein franchement ?) aucun journaliste n’est venu apporter de démentis, pourtant factuellement bien établis, à cette litanie de mensonges. Il est à noter également que les seuls ministères saisis pour l’instant de cette affaire en France sont l’Agriculture et l’Environnement (tous deux soumis aux pressions des industriels du secteur)… et en rien la Santé ! Qui d’ailleurs, entre les mains de la lobbyiste auto-proclamé de Big Pharma Buzyn, n’a peut-être pas grand chose à envier au Ministère de la Vérité d’Orwell.

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Depuis l’annonce du CIRC en 2015, Monsanto a orchestré une campagne très active de dénigrement, de menaces et de poursuites, mobilisant comme tout acteur de lobby puissant une armada de pseudo-scientifiques (de type Brunel, qui se présente comme « géographe », donc qui n’a strictement aucune compétence scientifique sur le sujet, que ce soit en agronomie ou en médecine), de faux-experts actifs dans les médias… et de vrais avocats. Une campagne bien décryptée par le Monde, et qui s’inscrit dans l’affaire des « Monsanto Papers » qui a explosé en début d’année.

Ces documents déclassifiés ont été rendus publics dans le cadre d’une class action menée devant une cour fédérale de Californie par plusieurs centaines de travailleurs agricoles touchés par le même cancer du sang caractéristique de l’exposition au glyphosate. Il s’avère, preuve documentaires à l’appui que « Monsanto savait » depuis 1999 que son produit vedette présentait des risques élevés de toxicité, mais a de manière tout à fait classique préféré étouffer l’affaire : aussi bien en interne, que dans l’opinion publique par des campagnes comme celles que Le Monde décortique, où des pseudo-experts sont là pour dénigrer toute forme de critiques scientifiques et diffuser des fausses informations et des rapports bidons auprès d’instances bien peu indépendantes aux lobbies, comme l’AESA fréquemment épinglée pour ses très sérieux conflits d’intérêts.

Car ce sont bien une nouvelle fois les travailleurs qui sont en première ligne sur l’utilisation d’une telle substance toxique, en l’occurence les ouvriers agricoles chargés de pulvériser cet herbicide (on se doute que ce n’est pas aux patrons de la FNSEA de s’en charger, ils verraient sans doute les choses autrement)… pour qui les formules « la toxicité est quasi-nulle quand on l’emploie dans des conditions normales » ou « tout est cancérigène ça dépend de la dose » de la tragi-clownesque Brunel sonnent pour beaucoup comme des arrêts de mort par voie de banals cancers professionnels (de 15 à 30.000 cas déclarés en France chaque année). On voit là que les raisonnements tordus qui ont permis les 100.000 morts de l’amiante (essentiellement des ouvriers) n’étaient pas hélas spécifiques à cette affaire, mais sont la manière complètement banalisée de traiter l’exposition des travailleurs à des substances toxiques : la suppression d’un CHSCT indépendant et les attaques sur ce sujet précis sur le compte pénibilité sont bien la marque du plus profond cynisme et mépris du patronat français à l’égard de ses travailleurs.

A cet égard, comme l’explicite bien une nouvelle fois Le Monde (qui décidément fait un excellent travail sur cette affaire), la Commission européenne s’avère (en parfaite complicité avec les administrations locales d’ailleurs) tout à fait complice de l’industrie, avec des normes bien peu contraignantes pour limiter l’exposition des travailleurs aux substances cancérogènes, responsables chaque année de 100.000 morts très largement évitables, et dont peu de médias, de partis politiques, de syndicats ou de citoyens semblent s’émouvoir. Etant entendu que la vie d’un travailleur n’a de fait pour beaucoup strictement aucune importance, et toujours infiniment moins que d’autres vies enlevées par des responsables nettement moins « respectables » que des dirigeants d’entreprise.

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Pour replacer les choses dans leur contexte économique « concret », le CEO de Monsanto Hugh Grant ci-dessus (l’air nettement moins sympathique que l’autre) a reçu en 2016 un bonus « bien mérité » de 600 millions de dollars… de quoi sans doute expliquer la détermination de la direction de la société à poursuivre l’exploitation d’un produit aussi profitable qu’il est toxique, et à mettre de côté toute forme de scrupules, si tant est qu’il n’y en ait jamais eu (« si ce n’était pas moi qui prend l’oseille, ce serait un autre » etc). Un « bon libéral attaqué injustement par les altermondialistes » selon les « bons libéraux » de Contrepoints, qui s’illustrent encore par un déni du réel et dogmatisme idéologique en tous points comparables à celui des marxistes-léninistes pro-bolivariens : des libéraux qu’on aimerait beaucoup envoyer en stage de ouvrier de pulvérisation de Roundup.

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Une « Initiative Citoyenne Européenne » – une méga-pétition soutenue par de très nombreuses ONG – est actuellement en circulation pour demander une interdiction du glyphosate, et a déjà réuni plus de 1,3 millions signataires européens. Reste à savoir si ces « clics de conscience » – comme un remarquable et très stimulant documentaire sur le sujet les appelle (à ne surtout pas rater pour qui s’intéresse à la question des pétitions en ligne mais, au-delà, de celle plus fondamentale de la démocratie participative) –  pèseront lourd à Bruxelles les 5 et les 6 octobre prochains, et après dans chaque pays, face à la puissance de ces lobbies. Des lobbies qui ont hélas bien plus que des clics à leur disposition et ont comme, Adam Smith l’avait déjà observé dans sa Richesse des Nations, l’immense avantage d’être nettement moins nombreux que leurs victimes et donc bien plus aptes à se serrer les coudes.

Nous apprenons aujourd’hui que Monsanto se voit interdit d’accès au Parlement Européen pour ne s’être pas présenté à une convocation : outre une certaine perplexité par rapport à un châtiment si bénin, on pourra aussi se demander pourquoi – pour commencer – un tel accès est accordé à de telles entreprises… alors que parallèlement il n’existe strictement aucune instance qui permette aux citoyens européens d’être consultés et de participer au processus législatif : une instance qui ferait assurément du bien au moral des européens, de moins en convaincus de l’utilité d’une Union Européenne, mis à part pour favoriser les intérêts de groupes comme Monsanto.

Une bien toxique affaire, de meurtre dans un jardin européen, à suivre de près.

© François Serrano 2017

 

 

 

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