L’extrême droite aujourd’hui / 4. « La France périphérique m’a tuer » (suite et fin)

Suite et fin du billet publié ici mercredi dernier.

Comme nous l’avons déjà commenté lors d’un billet précédent, le prétendu monopole du Front national sur les classes populaires s’est avéré un mythe lors des élections de cette année 2017. L’abstention reste en fait de très loin le véritable premier parti des classes populaires (lorsqu’on les mesure par statuts professionnels et ressources économiques) : 30% de ces personnes se sont abstenues au premier tour de la présidentielle… les 2/3 aux législatives. Et n’a pas été le réservoir de voix pour le Front national qu’imaginait Guilluy. Sans compter les 3 millions de non-inscrits qui tendent à être concentrés sur les électorats populaires. Sur celles qui ont voté, elles se répartissent au premier tour de la présidentielle pour un tiers à gauche (France Insoumise, PS de Benoit Hamon, NPA et LO), un tiers au Front national, et un tiers sur l’ensemble des autres partis.

L’abstention est également le premier parti parmi les jeunes de moins de 34 ans, avec les mêmes proportions que précédemment, mais là en revanche la gauche reste très largement le second parti parmi les jeunes (pourtant théoriquement parmi les grands perdants de la mondialisation selon Guilluy) avec 40% des votants (plus 20% pour En Marche) contre seulement 20% pour le Front national. En d’autres termes le Front national n’est pas LE parti des classes populaires, mais UN de ses partis, représentant en fonction des scrutins entre 15 et 25% seulement des inscrits de ces classes.

Le Front national peut donc difficilement invoquer un quelconque monopole de la parole sur l’électorat populaire ; un supposé monopole qui irrigue pourtant aussi bien la thèse de Guilluy que la propagande politique du Front national, qui instrumentalise ce vote pour légitimer la justesse et l’honorabilité de ses thèses et se poser en véritable représentant du Peuple (avec un grand P).

En réalité l’électorat Front national est excessivement diffus dans toute la société française et ne peut se réduire à un nombre limité et réducteurs de déterminismes sociaux ou même territoriaux comme veut le faire croire Guilluy au travers de son tropisme géographique. Tout au plus peut-on pointer certaines sur- ou sous-représentations relatives dans certaines catégories de la population.

Il est clairement sous-représenté à Paris mais – contrairement aux idées reçues depuis le succès de la théorie de la France périphérique – il n’est que très marginalement sur-représenté dans ces fameuses zones « périphériques » rurales et péri-urbaines : 24 à 25% des votants issus de ces zones, contre 22% en moyenne nationale pour le Front national. Dans ce contexte, force est néanmoins de constater que certaines zones adhèrent plus volontiers au discours du Front national que d’autres, comme le pourtour méditerranéen ou le Nord de la France qui sont des bastions historiques. Pourtant, comme on peut le constater ci-dessous, la cartographie sociale dessinée par Guilluy et celle de l’électorat Front national à la présidentielle de 2017 ne se recoupent guère :

carte.001Pour ce qui est du Sud-est de la France, Guilluy invalide lui-même la validité de sa thèse générale, en devançant sans doute les objections, puisque ses indicateurs de fragilité sociale font du pourtour méditerranéen une zone théoriquement bien intégrée à la mondialisation, alors que le Front national y fait paradoxalement des scores très importants. Il convient d’ailleurs que le fait structurant de cet électorat n’est pas le facteur économique mais bien, là nous sommes d’accord, le fait identitaire intimement corrélé à l’immigration existante, ou crainte à l’avenir.

Sa thèse, Guilluy ne l’applique réellement que dans l’explication du vote Front national dans le Nord de la France, avec des villes ouvrières symboles et martyrs de la désindustrialisation, comme Florange par exemple où le Front national a obtenu 30% au premier tour de la présidentielle (et 42% au second). Pour autant dans d’autres communes de cette supposée France périphérique censée être porteuses de nouvelles radicalités, le Front national est sous-représenté. C’est notamment en terre de bonnets rouges, que l’auteur mentionne comme exemple de ces radicalités émergentes : Quimper (10%), Carhaix (13%), Lampaul-Guimiliau (plan social GAD, 17%), Châteaulin (plan social Doux, 16%). La ville d’Amiens, avec la fermeture de Goodyear et celle à venir de Whirlpool, fut on s’en souvient le théâtre d’un affrontement symbolique et médiatique sur un parking propice surtout à selfies entre les deux tours de l’élection présidentielle, entre la « patriote Marine » et le « mondialiste Macron ». Pourtant Le Pen n’a recueilli que 18%, et peu de temps après Franck de la Personne seulement 16% au premier des législatives de la première circonscription de la Somme, qui a finalement élu comme député François Ruffin.

Par ailleurs, s’il y a des micro-communes de moins de 100 habitants de la France profonde qui votent à l’unanimité pour le Front national comme Brachay (l’article en lien, qui n’a rien de satirique, est des plus « cash » sur les raisons identitaires de ce vote…), où Le Pen a pris coutume de faire sa rentrée politique (L’impertinent ne manquera pas de commenter son discours du 9 septembre). Mais il y a aussi de nombreuses micro-communes, tout aussi « périphériques » que Brachay, et où pourtant le Front national n’a pas recueilli la moindre voix au premier tour de 2017.

Par conséquent à la question de savoir : « pourquoi certaines régions – à conditions économiques égales voire parfois nettement meilleures – votent davantage Front national que d’autres ? » – ou ce qui revient finalement au même « pourquoi le discours identitaire du Front national, toutes choses égales par ailleurs, est davantage entendu dans certaines régions que d’autres ? » – le travail de Guilluy n’apporte aucun début de réponse, et il nous faudra plus tard trouver dans le cours de cette série d’autres explications ailleurs. Un comble tout de même pour une analyse produite par quelqu’un censé être géographe.

Il serait évidemment exagéré de mettre sur le dos du seul Guilluy, comme le titre de ce billet le suggère quelque peu, l’échec patent de la stratégie de communication gauchisante de Marine Le Pen en 2017. Mais il est certain qu’il aura fortement contribué à la zeitgeist d’extrême droite et à la construction d’une communication gauchisante qui n’aura pas autant convaincu les classes populaires qu’espérait Guilluy et le Front national (effectivement moins crédules qu’on ne le pense sans doute dans ce parti qui, avec un certain mépris de classe, imagine qu’un acteur « populaire » comme Franck de la Personne puisse correspondre aux attentes sociales des travailleurs) et aura en prime effrayé son électorat conservateur potentiel plus bourgeois. Sur cette base, le fameux débat télévisé ne pouvait que mal se passer pour Le Pen, elle dont l’ADN idéologique profond est l’identitaire : et c’est là-dessus qu’elle peut être convaincante auprès de ses sympathisants, pas le social (faire des photos sur le parking de Whirlpool avec « les gens du peuple », comme sur la photo qui accompagne ce billet, ne suffit pas pour convertir une identitaire au socialisme), et qui s’est trouvée bien mal à l’aise et inexpérimentée dans un type de discours qu’elle ne maîtrise absolument pas : et qui ne pouvait que tourner à l’agression venimeuse et contre-productive pour compenser le manque d’arguments.

L’impertinent se réjouit d’ailleurs (certes à moitié, un débat d’idées est toujours préférable) de la série de commentaires mauvais et bileux déjà suscités par cette série de billets chez des personnes qui visiblement se sentent visées par la notion d’ « extrême droite » : commentaires généralement insultants et toujours rigoureusement dépourvus du moindre début de contre-argumentation, et dont les auteurs s’avèrent de biens sinistres et bien inquiétants (car résolument anti-démocratiques, n’admettant aucune critique) représentants de ce courant d’idées. L’impertinent, dont l’accroche est « La revue que n’aiment pas les méchants ! », se trouve ici tout à fait confirmé dans sa ligne éditoriale et encouragé à poursuivre son travail d’investigation qui visiblement appuie là où ça fait mal : comme la Françafrique de Samuel Maréchal et son lien de cause à effet avec les migrations d’habitants d’un continent pillé par des grandes entreprises faisant, comme Bolloré, « rayonner la France de par le monde » ; ou la déconstruction d’un discours frontiste prétendument de gauche mais qui n’est comme nous l’avons montré dans la première partie de cet épisode qu’une imposture à l’égard des classes populaires, puisque ce parti ne remet aucunement en question le capitalisme dans son essence exploiteuse, mais cible surtout le libéralisme culturel issu de Lumières comme le fait l’extrême droite depuis deux siècles. Des arguments sans doute plus impertinents que les classiques procès en « fascisme » et « nazisme », dont se délectent certaines personnes peu imaginatives d’extrême droite, car permettant de développer un discours victimaire bien rodé et auto-satisfait.

Sur le terrain de la rhétorique de gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon eut été durant le fameux débat un adversaire autrement plus coriace et rompu face au « capitaliste Macron » (et non pas le « mondialiste »), chacun bien dans leur rôle. La France Insoumise s’est d’ailleurs depuis imposée comme le véritable parti d’opposition sur le front social – même si elle reste pour l’instant surtout symbolique par la force des choses au parlement – ce qui rétrospectivement valide la grande justesse stratégique de Mélenchon (quoi qu’on pense de lui par ailleurs) de ne pas avoir appelé au front républicain pro-Macron de second tour, ce qui l’aurait complètement discrédité pour la suite. D’autant que le véritable front républicain c’est la France Insoumise qui l’a porté dans les urnes au premier tour, en faisant regagner un terrain considérable à la gauche auprès des classes populaires, qui pour beaucoup auront finalement préféré l’original à l’ersatz en matière de discours social, notamment chez les jeunes les plus précaires.

Guilly écrivait à ce sujet dans sa France périphérique de 2014 :

Pour l’heure, le FN bénéficie d’une dynamique positive mais, compte tenu du potentiel électoral, d’autres pourraient se structurer sur les ruines des partis traditionnels.

Il a bien failli avoir l’intuition de l’émergence, sur les ruines bien réelles du PS et du PCF, de la France Insoumise mais n’a pas été en mesure de la voir venir. Ce qui à vrai dire, en 2014, était tout à fait impossible à moins d’avoir don de voyance. Nul ne peut contester à gauche qu’une partie du diagnostic de Guilluy demeure vrai (également posé par des intellectuels comme Jean-Claude Michéa, qui pour autant est resté bloqué de manière obsessionnelle sur le libéralisme culturel, sans être capable d’apporter quoi que ce soit de neuf dans la critique anti-capitaliste) : à savoir l’abandon pendant des décennies des classes populaires par une gauche néo-libérale de gouvernement, plus soucieuse de l’inepte théorie du genre et du CICE que de fermetures d’usines ou du creusement des inégalités sous capitalisme financier (« mon ennemi c’est la finance » disait qui on sait).

Mais nul ne peut contester également aujourd’hui qu’une nouvelle gauche, qui n’a plus peur de passer pour ringarde en invoquant une lutte des classes bien réelle, a bel et bien émergé et qui va mécaniquement ré-orienter le Front national vers son « coeur de métier » identitaire : pour viser une France précisément plus identitaire en réalité que périphérique, même si ce parti continuera certainement à mobiliser cette symbolique à des fins propagandistes et de bonne conscience, aussi peu scientifique soit-elle.

Car au fond peu importe que les théories de Guilluy soient valides ou pas scientifiquement, et c’est bien ce qui est le plus désolant : le fait qu’elles fassent le buzz, avec des formules choc, en offrant des images ultra-simplistes et ultra-clivantes immédiatement comestibles sans trop d’effort intellectuel, suffit amplement pour leur garantir le succès dans un espace médiatique saturé aujourd’hui de ce type de théories antagonisant les Français entre eux, dans un goût mortifère pour la guerre civile. Une théorie qui appelle ici en l’occurence les frères rats de la fable à se jalouser et à se chamailler, plutôt qu’à s’unir contre les gros chats (bien capitalistes et bien français) qui rodent. Et pas vraiment en patinette.

Dans un prochain épisode nous nous dirigerons vers Hénin-Beaumont pour tenter de mieux comprendre les spécificités géographiques d’un électorat que le pamphlet pseudo-géographique de Guilluy n’a pas été, hélas, en mesure de mettre en évidence. Mais en chemin il conviendra de faire halte le 9 septembre à Brachay.

© Francois Serrano 2017

 

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