L’extrême droite aujourd’hui / 4. « La France périphérique m’a tuer »

Marine Le Pen a su adapter son discours à la sociologie de ses électeurs.

Christophe Guilluy, La France périphérique (2014)

L’essai de Christophe Guilluy « La France périphérique » – il faut aussi lire sa suite  « Le crépuscule de la France d’en haut » , publié en 2016, pour en saisir la clé de lecture – aura eu un impact considérable à la fois sur la communication politique du Front national version « rose bleue » ; mais aussi sur les décryptages divers et variés de ces élections par l’ensemble des commentateurs politiques, et par l’opinion publique elle-même : au point, pour beaucoup, de considérer la notion de « France périphérique » comme une évidence « de bon sens », à caractère scientifique même, et de faire passer l’expression dans le langage courant.

Le hic – et nous poursuivons ici un premier travail de déconstruction des mythes sociologiques de l’électorat Front national entamé lors du deuxième épisode de cette série – est que cette théorie s’est avérée rigoureusement fausse au vu des résultats de la présidentielle. Même si les facteurs économiques ne sont jamais complètement neutres, cette élection aura surtout montré que la France du Front national est moins « La France périphérique » que « La « France identitaire ». Cette théorie mérite malgré tout qu’on s’y attarde rétrospectivement, car elle permet de saisir très clairement le pourquoi de la stratégie de communication « gauchisante » de Marine Le Pen : et par conséquent le pourquoi de son échec. Elle explique en particulier le pourquoi réel de sa mauvaise prestation lors du surprenant débat catastrophique de l’entre-deux-tours, qui ne fut en rien une question de charisme personnel ; mais bien la conséquence logique d’une « offre politique » devenue illisible sur un terrain social terra incognita du Front national, et où Marine Le Pen s’est avérée encore plus novice, c’est dire, qu’Emmanuel Macron.

Une offre davantage conçue comme un produit marketing (l’ex spin doctor Florian Philippot est, rappelons-le, un HEC qui a une certain expérience des sondages et des études de marché sur les produits de grande consommation) destiné à plaire à une clientèle « populaire » supposée avoir une « sociologie de gauche » (comme le suggère Guilluy) que comme une vision portée par de réelles convictions : des convictions d’un électorat dont la matrice reste et demeure l’identitaire… où Le Pen est parfaitement rodée depuis sa plus tendre enfance, et dont elle n’aurait jamais dû sortir pour éviter de s’emmêler les crayons au moment fatidique.

La thèse de Guilluy peut en substance se résumer de la manière suivante :

La France contemporaine serait scindée en deux territoires bien distincts et aux intérêts tout à fait divergents :

D’une part des grandes métropoles, « villes-monde », où se concentreraient à la fois des élites « boboïsées » (sa terminologie), salariés hautement qualifiés, et les populations immigrées, qui seraient les réels gagnants de la mondialisation, et à laquelle ils sont parfaitement intégrés et moteurs. Ces populations seraient unies dans un même modèle de société mondialiste-multiculturel-communautariste-déterritorialisé qui signerait la fin d’un « modèle égalitaire républicain traditionnel » et marginaliserait en retour le reste de la société française.

D’autre part une « France périphérique », populaire (suggérant au passage que les immigrés des villes-monde ne font pas partie des classes populaires), qui serait celle des perdants et des oubliés de la mondialisation, des « espaces ruraux, petites villes, villes moyennes, certains espaces périurbains qui rassemblent aujourd’hui près de 80% des classes populaires ». France périphérique de la désindustrialisation, du déclassement des classes moyennes et de la précarité. Lieu d’expression de nouvelles radicalités sociales (comme les bonnets rouges), la France périphérique serait au final le socle d’un Front national devenu LE parti de ces catégories les plus fragiles et au front de la mondialisation.

Le vote Front national serait ainsi selon Guilluy la marque par excellence de « l’émancipation des classes populaires enfin affranchie du discours dominant des oligarchies triomphantes » (sa vision des choses, qui ne cachent guère ses sympathies partisanes) mais peut-être plus pour très longtemps, car le vote Front national est en passe par son ampleur de remettre en cause « par le bas » toute l’édifice du « système ». A cet égard toute critique diabolisante du Front national au nom de son supposé « populisme » ne serait en réalité que l’expression d’un mépris de classe de la part d’une « oligarchie bien-pensante de gauche boboïsée ».

Première remarque : le fait que Guilluy arrive à cette percée conceptuelle majeure selon laquelle 80% des classes populaires vivraient en dehors des grandes métropoles s’avère une parfaite tautologie, puisque c’est 85% de la population française toute entière qui vit selon l’INSEE dans des communes de moins de 100.000 habitants. On peut aussi se demander si Guilluy ne fait au fond que réinventer la roue de l’éternelle opposition entre le rat des villes et le rat des champs (on notera déjà le tapis de Turquie dans la fable du mondialiste multiculturel De La Fontaine qui la piqua au grec Esope).

Guilluy ne se présente pas comme sociologue (c’eut été une meilleure spécialité) mais comme géographe. Certes il est davantage géographe que Renaud Camus est démographe (ce dernier n’ayant strictement aucune qualifications sur le sujet), mais un géographe qui ne peut somme toute mettre en avant qu’un simple diplôme de maîtrise sur le sujet, pas de thèse, aucun article scientifique publié avec examen scrupuleux par des pairs, et qui s’est refusé surtout à tout débat scientifique comme l’ont invité des géographes universitaires, plus que sceptiques sur les bases théoriques de ses travaux  ; préférant au final débattre de ses thèses au bistro avec des interlocuteurs sans aucune qualification en géographie et complètement acquis à sa cause politique (Revue Eléments, Polonium). Reprenant à son compte la formule du géographe marxiste Yves Lacoste, Guilluy dit clairement dans son essai que pour lui « la géographie sert d’abord à faire la guerre » : pourquoi pas, encore faut-il ne pas se tromper d’ennemi, surtout lorsqu’on se présente comme « homme de gauche », commode caution morale toujours si précieuse à l’extrême droite. Or, d’un point de vue de gauche, Guilluy se trompe d’ennemi et prend ses lecteurs un peu pour des truffes de nos charmantes campagnes.

On ne peut comprendre sa théorie de la France dite périphérique sans comprendre en premier lieu à quelle France d’ « en haut » elle est censée s’opposer exactement, d’autant que Guilluy dit lui-même qu’il mène une géographie de combat.

Et là force est en effet de constater que, dans son analyse des classes prétendument dominantes à ses yeux, on nage véritablement à équidistance entre incompétence et escroquerie intellectuelle. Il envisage en effet « ses » classes dominantes comme cette population de bobos et de hypsters « faux-cools en patinette » (son image) cadres hautement qualifiés, situés dans la tranche haute des salaires (selon lui entre les mirobolants 2000 et 4000 euros par mois), et qui livreraient une guerre sociale sans merci aux classes populaires en achetant leur appartement dans des zones gentrifiées de type 18ème parisien ou Panier marseillais.

Mais dans quel monde vit Guilluy, sérieusement ? Pense-t-il réellement que ce soit « ça » les classes dominantes, ou est-ce consciemment malhonnête ? Le doute est vraiment permis lorsqu’on lit notamment dans « Le crépuscule de la France d’en haut » (p10) des choses comme : « Ce sont ces catégories, qui, sans être « riches » ni détenir le « capital », forment la « France d’en haut ». » Or précisément la marque de la classe capitaliste dominante C’EST le capital, et par conséquent la main mise sur les moyens de production et d’exploitation des classes populaires françaises, par le patronat bien français lui aussi. Les bobos, qui sont encore une fois la victime expiatoire, ne sont que les compagnons de route du système capitaliste, d’ailleurs généralement sur des sièges éjectables passés 45 ans et avec des fonctions intellectuelles de plus en plus précarisées elles aussi. Sur quelle planète a donc vécu notre géographe ces 40 dernières années pour ne pas avoir compris que ce n’est pas le salaire qui compte (surtout à des niveaux aussi marginaux que ceux mentionnés) pour appartenir à la classe dominante, par essence patronale, mais précisément le capital détenu : où on est sur une toute autre dimension en matière de pouvoir économique et politique induit.

L’impertinent a le plaisir de « réinformer » (mot à la mode) ses lecteurs sur l’identité de la réelle France d’en haut et de la classe dominante française. Sans fake news et sans théorie du complot (moins à la mode en revanche hélas) puisque l’identité de ceux qui tiennent par la bourse le pays est dévoilé, pour la plus grande fierté sans complexe des intéressés, chaque année par le magazine Challenge dans son top 500 des fortunes françaises ; où l’on croise à vrai dire peu de hypsters en patinette habitant à Barbès mais plutôt des Bettencourt, des Arnaud, des Mulliez, des Bolloré, des Ladreit de la Charrière, etc qui sont les vrais gagnants – non pas de la mondialisation, qui est un épiphénomène du capitalisme intrinsèquement internationaliste – mais du capitalisme financier dont la pleine libération depuis les années 80 (par des conservateurs, et non des gauchistes, comme Thatcher ou Reagan, dont Le Pen père se voyait être la version française) est la réelle cause des inégalités sociales et du déclassement.

Le classement des 500 plus grandes fortunes de France en 2016 est consultable en ligne (fortunes allant de 100 millions à 31 milliards pour la très méritante et patriotique Liliane Bettencourt, au taux d’imposition ridiculement inférieur à celui de ses salariés), le millésime 2017 est lui disponible en kiosque : couverture ci-dessous mettant en avant la famille Bolloré (à qui L’impertinent ne ferait guère confiance pour lui confier sa trésorerie) et star française incontestée de la très prédatrice Françafrique… (cf notre billet précédent pour une « réinformation » d’un nouveau genre sur le lien de cause à effet entre vampirisation capitaliste post-coloniale des richesses africaines et migrations). On y lit notamment avec la plus grande satisfaction (c’est censé être une nouvelle positive pour Challenge) que « les patrimoines des super-riches ont explosé depuis 1998, avec un patrimoine multiplié par 7 ». Champagne pour tout le monde !

challenge

Rien de nouveau sous le soleil, Marx et son camarade Engels l’avaient déjà justement anticipé dès 1848 dans leur célèbre Manifeste (plus que jamais d’actualité vu la férocité du capitalisme financier contemporain digne de celle du 19ème siècle) qui analysait déjà la mondialisation, et le déclassement des classes moyennes au profit d’une classe capitaliste de plus en plus riche et de plus en plus concentrée. Modèle capitaliste foncièrement inégalitaire et dominant depuis la Révolution bourgeoise française, et on se demande bien quelles réalités historiques sociales concrètes peuvent sérieusement étayer un prétendu « modèle républicain égalitaire traditionnel » : la IIIème République a démarré en fanfare sa carrière avec l’écrasement sanguinaire de la Commune (suscitant une première vague d’immigration, il fallait bien remplacer les morts à l’usine) ; a développé une politique coloniale sur le ferme présupposé d’une supériorité absolue de la race blanche et la création d’un vaste empire (mondialisé aussi, mais dans ce sens bien sûr tout va bien) de citoyens de seconde catégorie ; et les seules percées égalitaristes du pays ne sont en rien républicaines mais le produit de combats acharnés des ouvriers et de leurs représentants contre le patronat et ses idiots utiles politiques, avec pour points culminants le Front populaire (pas national), le CNR et un petit peu et sans lendemain sous Mitterand de 1981 et 1983.

La prétendue égalité républicaine devant la loi et à l’école entre les riches et les pauvres sont des mythes complets qui comme Bourdieu l’a bien montré (notamment autour des mécanismes de transmission du capital culturel) ne sont que des discours de légitimation des inégalités sociales par la classe dominante au nom d’une prétendue méritocratie républicaine, dont les rares exceptions n’ont jamais fait que confirmer la règle sociale par ailleurs implacable.

Au regard des dimensions stratosphérique de ces grandes fortunes françaises et du pouvoir réel qu’elles permettent d’exercer sur le destin de la nation, par tout un système de cooptations et de réseaux informels tout ce qu’il y a de plus « communautariste » pour le coup (mais là encore une fois dans ce cas c’est pas grave, les adversaires acharnés du communautarisme des pauvres ne semblent pas s’inquiéter de ce communautarisme des riches, qui produit dans ses ghettos cossus pourtant un lot considérable de fraudes et de privilèges personnels bien peu patriotiques), on comprend mieux à quel point Guilluy est à côté de la plaque. Ou, plus grave, souhaite mettre son lectorat à côté de la plaque sociale, lorsqu’il pose son opposition entre sa France périphérique et sa prétendue France d’en haut à lui en des termes bien risibles (ou attristant, selon l’humeur) au vu des enjeux sociaux réels, comme par exemple en écrivant :

Depuis 2008, les employés et les ouvriers ont connu une forte baisse de leur niveau de vie, respectivement moins 504 et moins 471 euros. Dans le même temps, les cadres ont gagné 292 euros de plus en dépit de la mauvaise situation économique.

Au fond les idées de Guilluy, et celles du Front national version « rose bleue » qui s’en est inspiré, sont un peu à la gauche (pas celle du CICE et de la théorie du genre, la vraie) ce que le Canada Dry est à l’alcool, pour reprendre le slogan d’une célèbre publicité des années 80.

De très loin, mais alors de très très loin, vous percevez un discours qui sonne de gauche par des éléments de langage gauchisants (« le peuple », « les classes populaires », « la précarisation » etc.) et qui suggèrent une critique du « libéralisme mondialisé », sans cibles concrètes toutefois autre que le « système » ou « Bruxelles » (comme si quitter l’UE allait mettre un terme au système capitaliste, il suffit de se référer à la Grande-Bretagne où le UKIP est néo-libéral), et avec occasionnellement la mise à l’index très individualisante de certains capitalistes très méchants bien précis : Rothschild, Drahi, Soros étant les usual suspects emblématiques de la fachosphère… on aura compris pourquoi, mais gardons-nous surtout de toute diabolisation !

Mais vu de près, au-delà de vagues discours généraux anti-mondialistes-anti-libéraux, de gauche il n’y en a aucune trace, car il n’existe strictement aucune critique de fond du capitalisme, ou le moindre début de contestation et de revendication à l’égard du très concret patronat français exploiteur des classes populaires françaises. Le protectionnisme, seule mesure « anti-libérale » dont il soit réellement question, ne remet strictement en rien en cause la dynamique d’exploitation capitaliste, qui ne fera qu’ajuster les prix de vente pour conserver les mêmes marges. Il ne fait que créer l’illusion d’une alliance possible entre patronat et ouvriers, illusion sur laquelle surfe un méga-capitaliste comme Trump pour faire passer son programme violemment pro-business et pro-Wall Street et destructeur des modestes acquis sociaux de l’Obamacare.

Comme quoi le discours identitaire n’a nullement besoin d’une rhétorique de gauche pour séduire l’électorat populaire (Guilluy rappelle justement que Jean-Marie Le Pen eut ses premiers grands succès populaires avec un discours tout à fait reaganien) : de vagues promesses protectionnistes et quelques relocalisations surmédiatisées  flattant le patriotisme instinctif à la Trump suffisent amplement ; et ont le grand mérite de ne pas effrayer les électorats plus bourgeois, qui comprennent tout le parti qu’ils peuvent tirer de ce marché de dupes, notamment par des baisses d’impôts et une liberté accrue d’exploiter et de s’enrichir.

Il est significatif que dans ce type de discours il n’est en fait jamais question de « capitalisme » (terme qui pourrait dangereusement amener à remettre en cause des capitalistes et exploiteurs bien précis et en rien abstraits, et en prime bien français, comme ceux que liste Challenge, auquel on peut rajouter le 0,1% de la population qui possède plus de 10 millions d’euros, en dessous on est nobody comme le pense justement la banque d’affaires JP Morgan Chase) mais de « libéralisme » : où ce qui est en réalité visé n’est PAS le libéralisme économique, mais surtout le libéralisme philosophique et culturel sous-jacent – des Lumières, des droits de l’homme, du progrès, de l’universalisme, du multiculturalisme, plus récemment des combats sociétaux anti-racistes, féministes, LGBT, etc – qui est, depuis deux siècles d’existence, l’obsession maladive de l’extrême droite et dont le bobo n’est finalement qu’une énième réincarnation du bouc-émissaire « apatride et errant » de toujours.

Pour reprendre la citation initiale de Guilluy, Le Pen en 2017 n’aura fait qu’ « adapter son discours », c’est-à-dire sa communication, pour renforcer artificiellement la ressemblance de son Canada Dry artificiel à l’alcool rouge de nos vignobles populaires et qui, si la théorie de La France périphérique avait été valide, aurait pu fonctionner. Or ça n’a pas été le cas, lorsqu’on examine justement le comportement politique des classes populaires cette année, qui invalide très clairement la thèse de Guilluy et partant l’étude de marché politique du Front national version 2017.

C’est ce que nous ne verrons dans la suite de cet épisode, publié après-demain, vendredi…

 

© Francois Serrano 2017

 

 

 

 

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