L’extrême droite aujourd’hui / 3. La vérité sort de la bouche des enfants.

Avec seulement 27 ans – assurément encore une enfant pour une stature présidentielle, malgré le net rajeunissement récent de celle-ci – Marion Maréchal Le Pen passe pour une jeune femme brillante et pleine d’avenir, du moins parmi les sympathisants du Front national (mais aussi de la droite de la droite dans une ligne Fillon-Wauquiez-Ciotti) qui voient aujourd’hui en elle, après le catastrophique débat d’entre deux tours de sa tante, le véritable futur du parti voire de la nation. Le seul à en douter semble son grand-père par un dérapage dont il est coutumier avec une référence pour le moins étonnante au célèbre Bois de Boulogne.

On sait qu’après son retrait récent de la vie politique (personne ne doute qu’il ne s’agisse que d’un retrait purement stratégique et temporaire) elle a choisi de réfléchir à son avenir et, pour pour reprendre les termes de Gala « réfléchir à sa reconversion professionnelle » dans la société dite civile. Il sera très intéressant d’observer son parcours professionnel et sa cohérence avec son discours politique. Une rumeur a circulé, démentie non par l’intéressée mais via Jeune Afrique, selon laquelle Marion Maréchal Le Pen pourrait rejoindre son père dans son activité de banque d’affaires en Côte d’Ivoire via la firme « Maréchal & Associés Finance ».

Fausse rumeur ou pas on ne sait pas, mais elle aura eu le mérite de soulever un paradoxe. Car ce qu’on ne sait pas, en revanche et surtout, c’est si elle sera assez « brillante » pour établir le lien de cause à effet, pourtant manifeste, entre les activités du type de celle de son cher paternel… et justement ces flux migratoires tellement haïs. Difficile en effet de trouver pire incarnation du libéralisme mondialisé et multiculturel, tant décrié par le Front national, que Maréchal et Associés Finance : à savoir la Françafrique dans toute sa splendeur, ou plutôt dans toute son horreur. Cette Françafrique consiste à mettre en place des kleptocrates locaux de type Houphouët-Boigny accumulant des fortunes colossales : clan avec lequel le paternel semble pour le moins « intime » dans un « multi-culturalisme métissé » tout à fait paradoxal et qui, toutes considérations romantiques mises à part (Samuel Maréchal est séparé mais toujours marié avec Cécile Houphouët-Boigny, en photo ici), aura eu certainement le mérite d’ouvrir les portes qu’il faut à haut niveau pour ce type de business on ne peut plus « relationnel ». Ces kleptocrates locaux, en fermant les yeux, permettent la spoliation et la prédation à échelle industrielle d’un continent richissime en matières premières par des firmes multinationales et en particulier françaises, causant le sous-développement et la misère du peuple africain.

Maréchal & Associés Finance incarne une Françafrique 2.0, car des firmes comme celle-ci la font passer au niveau supérieur dans l’horreur, avec des activités de banque d’affaires dans un contexte de corruption indescriptible généralisé (difficile de faire quoi que ce soit en Afrique, hélas, sans corrompre, et qui plus est sur ce type d’opérations financières) qui relèguent celles tout à fait comparables d’Emmanuel Macron (pourtant si décriées dans une firme qui depuis deux siècles alimente tous les fantasmes antisémites, à droite comme à gauche) – à d’aimables causeries autour d’une tasse de thé. L’impertinent a au passage pu récemment s’entretenir avec un grand spécialiste financier de l’Afrique qui l’a informé d’une nouvelle « mode » particulièrement inquiétante : l’émission d’emprunts sur les marchés de capitaux internationaux par des dirigeants kleptocrates, détournant à titre personnel le produit de ces émissions, nourrissant grassement les banquiers d’affaires en commissions colossales… tout en endettant massivement leurs pays pour des décennies…

Qui sait? Peut-être qu’en bonne catholique, qu’elle se dit du moins (son divorce après seulement deux ans de mariage a cependant de quoi nous faire perdre le peu de latin qui nous reste) aura-t-elle comme Saint Paul, en chemin pour Damas, son chemin de Yamoussoukro (temple à l’indécence pharaonique à la gloire du mégalomane Houphouët-Boigny, qui a fait la « mondialisation heureuse » de Bouygues aux frais des ivoiriens) : peut-être qu’après avoir approuvé la lapidation des migrants, comme Paul de Tarse des premiers chrétiens, Marion Maréchal Le Pen aura-t-elle enfin l’illumination venue du ciel que ce sont précisément le type d’activités en Françafrique de son père qui entretiennent le sous-développement de l’Afrique et au final acculent nombre d’Africains à chercher un espoir ailleurs ? Peut-être qu’elle saisira au passage toute la tartufferie d’un flagrant « Faites ce que je dis mais surtout pas ce que je fais » de la part de son paternel – immigré, libéral mondialiste et multiculturel par excellence – en l’invitant ainsi à rentrer chez lui pour créer de l’emploi pour de bons Français dans la France dite périphérique, en cohérence enfin avec ses thèses. Prions, mes bien chères soeurs et bien chers frères en impertinence, en ce dimanche le Seigneur pour qu’un tel miracle se produise !

L’avenir nous dira de quelle brillance exactement, avec l’aide ou pas du Saint-Esprit, Marion Maréchal Le Pen est réellement capable, mais elle aura au moins – toute ironie mise à part – été capable de tirer le bon diagnostic de la présidentielle de 2017, dans une revue à la droite de la droite comme Valeurs Actuelles :

Je pense que la stratégie victorieuse réside dans l’alliance de la bourgeoisie conservatrice et des classes populaires. C’était la synergie qu’avait réussie Nicolas Sarkozy en 2007. Indéniablement, il y a des gagnants et des perdants de la mondialisation, une fracture territoriale, une France périphérique, une fracture mondialistes-patriotes, mais je crois que la droite traditionnelle et les classes populaires ont un souci commun, c’est celui de leur identité.

Cette analyse rejoint exactement nos observations sociologiques du billet précédent du présent feuilleton, à savoir que le discours structurant de l’électorat n’est aucunement le « gauchisme » apparent qu’a voulu imprimer Marine Le Pen sous influence de son spin doctor Florian Philippot (aujourd’hui en disgrâce, et pour cause) lors de sa campagne de 2017, mais demeure encore et toujours depuis 40 ans le paradigme identitaire de « La France aux Français » et du « On est chez nous », qui est le véritable ciment de cet électorat.

Pour preuve le symbole tout à fait révélateur des mésaventures du logo du Front national : en toute discrétion, la fameuse rose bleue (au graphisme maison et douteux) en clin d’oeil lourdement appuyé à la rose socialiste et donc censé être le grand symbole de la mutation supposée du parti, est rapidement tombée dans les oubliettes de l’histoire de cette formation comme un moment d’égarement : la bonne vielle flamme tricolore a fait son grand retour dès les législatives.

Beaucoup plus donc qu’une supposée « France périphérique » – « segment de marché » sur lequel il s’agirait d’augmenter le « taux de pénétration » avec une offre politique en apparence extrême-gauchisante – le Front national va immanquablement revenir à ses fondamentaux sociologiques d’une « France identitaire » transcendant les catégories sociologiques. France identitaire dont la grille de lecture du monde repose, par construction, sur l’opposition radicale « Français » / « Etrangers » qui est la grille de lecture du monde social : Français d’un côté, à qui est une « préférence nationale » est naturellement due, mais Français de préférence non-musulmans, les Français musulmans (comme les « collabos » qui osent prendre leur défense) n’étant peut-être pas tout à fait (comme les Juifs pourtant assimilés d’hier) de bons et loyaux Français à part entière, surtout s’il s’avère comme le pensent les Zemmour de notre temps que l’Islam est intrinsèquement incompatible avec la République (question : si c’est vrai, que doit-on donc faire de ces ennemis de l’intérieur ?) ; Etrangers de l’autre, que la France n’est plus en mesure en mesure d’accueillir, et qu’il faudrait idéalement pouvoir renvoyer au maximum chez eux, clandestins ou pas ; étrangers aussi, Bruxelles qui bafoue la souveraineté française, et plus généralement toutes les autres nations du monde qui viennent exporter leurs produits, leurs hommes, leurs langues et leurs idées vers la France.

Les mots-clés de ce prisme, répétés en boucle et de manière interchangeable, sont : identité, souveraineté, multiculturalisme, mondialisation, immigration, migration, islam, islamisation, terrorisme, grand renouvellement, invasion, remigration. En aucun cas : lutte des classes, exploitation capitaliste des travailleurs, bourgeois s’enrichissant sur le dos des prolétaires, 1% contre les 99%, ou encore « absence d’immunité ouvrière » pour reprendre le bon mot de Philippe Poutou.

Prisme identitaire qui a en tout cas, comme toute théorie manichéenne, le mérite de la simplicité, mais qui n’est pas sans contradictions et paradoxes : puisqu’en même temps le fameux « rayonnement de la France de par le monde » (militaire, colonial, post-colonial, économique, culturel, linguistique) est une source illimitée de fierté (et de bénéfices économiques, cf Maréchal Associés Finance) pour les identitaires ; puisqu’il suppose aussi, comme le rêve Marion Maréchal Le Pen (et qui a toujours été le projet de l’extrême droite), que les classes populaires puissent avoir des causes identitaires communes avec la bourgeoisie qui soient supérieures à leurs affrontements économiques de classe par ailleurs, dans le cadre d’un capitalisme toujours plus féroce… dont cette bourgeoisie « amie » est pourtant de facto aux manettes. Il n’est pas inutile de rappeler ici que lors de la structuration du mouvement syndical ouvrier au milieu du 19ème siècle, celui-ci le fit immédiatement sous formes d’Internationales, tant il était clair pour ses socialistes originels (dommage que les actuels n’aient pas cette lucidité) que seule une approche internationaliste des luttes sociales (« Prolétaires de tous pays, unissez-vous ! » disaient Marx et Engels à la fin de leur célèbre Manifeste) était en mesure d’opposer une quelconque résistance à un capitalisme par essence international, à des années lumière de toute « préférence nationale » qui aurait été dans leur perspective absolument hors-sujet… car malgré l’amnésie collective sur le sujet, la mondialisation est vieille comme le monde, et s’est particulièrement accélérée au 19ème siècle dans le cadre de l’exploitation capitaliste forcenée des empires coloniaux qu’affectionnent justement – nous ne sommes plus à une contradiction près – les identitaires exemplaires de type Maréchal père et fille.

Dans ce contexte, et pour saisir l’essence des dynamiques sociologiques et idéologiques réellement à l’oeuvre dans l’électorat identitaire, la lecture attentive des ouvrages de Christophe Guilluy – « La France périphérique » (2014) et « Le crépuscule de la France d’en haut » (2016) – s’avère tout à fait précieuse. Non pas que ces ouvrages apportent, contrairement à leur positionnement commercial, une quelconque analyse scientifique digne de ce nom : comme nous le verrons dans le prochain billet, il s’agit ici d’ouvrages de pure propagande médiatique destinés à faire du buzz, maladroitement camouflés par un vernis pseudo-scientifique, et dont les méthodes en charlatanisme intellectuel sont tout à fait intéressantes quant à la manière avec laquelle l’extrême droite mène sa bataille sur le plan des idées.

Mais parce qu’ils permettent de comprendre, au travers de l’examen d’une notion aussi floue que « la France périphérique » – qui s’est avérée au final invalidée par la réalité électorale de 2017 – comment le Front national a pu cette année se fourvoyer dans une approche « étude de marché » dans une communication pseudo-gauchisante à des pures fins de « gains de parts de marché » pour un produit devenu au final illisible par ses consommateurs potentiels. Produit marketing politique raté de l’année qui, pour reprendre les termes de la jeune Marion, n’aura pas vraiment convaincu les classes populaires ; et aura en prime effrayé, autant par son gauchisme que par son amateurisme, les classes bourgeoises traditionnelles, qui ont vu au final (comme d’ailleurs les généreux kleptocrates de la Françafrique) en l’élégant François Fillon leur véritable et plus fidèle représentant, y compris d’ailleurs dans ses travers chabroliens si « humains » auxquels elles pouvaient sans aucun doute tout à fait s’identifier, ou du moins pardonner en bons catholiques dominicaux.

Amen.

© Francois Serrano 2017

Message de la rédaction à ses toujours pertinentes lectrices et pertinents lecteurs : cette série se veut une expérience d’écriture résolument collaborative et participative à laquelle vous êtes tous cordialement invités, et ce dans la perspective de transformer avec vous ces billets en un essai dont le titre définitif sera (ou pas !)  « L’extrême droite aujourd’hui. » Par conséquent tous vos commentaires et toutes vos critiques, même les plus « critiques », sur le fond comme sur la forme sont absolument les bienvenus pour contribuer à créer, ensemble, un essai qui soit de la meilleure facture possible.

Que celles et ceux en particulier qui se sentiraient concernés voire visés dans leurs idées par les phénomènes sociaux et/ou idéologiques décrits et/ou critiqués ici se sentent absolument libres d’exprimer leurs opinions, nuances, contre-arguments et réfutations dans le cadre d’un débat d’idées qui peut être passionné (et passionnant !) mais qui se doit d’être, en toutes circonstances, courtois. Avec tous nos remerciements pour la qualité de nos futurs échanges. 

 

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