L’extrême droite aujourd’hui / 2. Mythes et réalités sociologiques du vote Front national

La propagande politique consiste pour l’essentiel à diffuser des messages orientés dans le but de façonner l’opinion et le comportement de la population. Pour cela sont généralement utilisées quelques vérités mais soigneusement amalgamées, en des proportions très variables, à des demi-vérités et des mensonges complets, à des omissions sélectives d’informations qui contrediraient ou nuanceraient fâcheusement la ligne du parti, et à des simplifications, plus ou moins grossières, de phénomènes ou d’idées complexes.

Aucun parti politique ne saurait évidemment échapper – surtout dans une ère de « post-vérité » riche en « faits alternatifs » et autres fake news virales – à de tels penchants propagandistes. Ce qui différencie peut-être en revanche la propagande du Front national est le discours tenu par ce parti sur la nature même de son électorat, dont sa composition supposée viendrait apporter la confirmation de la justesse et la légitimité de ses thèses : ce d’autant que le Front national aspire précisément dans son discours à se faire le seul représentant véritable du « Peuple ».

Aux dires du Front national – dires d’ailleurs très largement acceptés par l’opinion publique et les commentateurs politiques sans beaucoup d’esprit critique – le Front national serait le premier parti de France, et notamment le premier (voire le seul) parti des classes populaires (qui auraient déserté la gauche), très fort chez les jeunes (donc le parti de l’avenir), les retraités (les plus fragiles), les zones rurales et péri-urbaines (censées être les grands perdants de la mondialisation) et chez ceux attachés à la religion catholique (dans le sillage d’une Marion Maréchal). Ce parti aurait ainsi réussi à faire dépasser dans l’opinion le clivage gauche-droite et le traditionnel front républicain qui n’existerait plus (pas plus que la référence à l’extrême droite) au profit d’une nouvelle force « patriote et souverainiste » (voire même gaullienne) incarnée par l’alliance avec Dupont-Aignan d’entre deux tours.

Une analyse sociologique des dernières élections présidentielles et législatives permettent pourtant de balayer très largement ces mythes, et de faire émerger des réalités qui ne sont pas nécessairement celles que l’on suppose intuitivement tant chez les sympathisants que les détracteurs. Une analyse basée et permise par les diverses et très intéressantes études sociologiques conduites par Ipsos suite aux élections.

Tout d’abord, comme les différents tours l’ont montré de manière évidente, le Front national n’est pas le premier parti de France. Avec 21,9% au premier tour de la présidentielle, le parti est arrivé second derrière En Marche (23,7%) dans un paysage politique très fragmenté et en rien bipolaire. Les législatives ont rappelons-le représenté un échec cinglant pour le Front national qui n’a pu réunir que 14% des voix, avec un taux d’abstention record de 52%, soit à peine 7% du corps électoral. Et de fait le premier parti de France est plus que jamais l’abstention, avec au premier tour de la présidentielle 22,7% des inscrits (sans compter les non-inscrits qui pèsent trois millions de personnes) soit davantage qu’En Marche (18,3% des inscrits) ; et le chiffre record de 51,2% au premier tour des législatives de cette année… contre 15% des inscrits pour En Marche arrivé en tête et présenté comme un raz-de-marée !

L’abstention est aussi de très loin le premier parti des classes populaires (lorsqu’on les mesure par statuts professionnels et ressources économiques) : 30% de ces personnes se sont abstenues au premier tour de la présidentielle… les 2/3 aux législatives. Sans compter les 3 millions de non-inscrits qui tendent à être concentrés sur les électorats populaires. Sur celles qui ont voté, elles se répartissent pour un tiers à gauche (France Insoumise, PS de Benoit Hamon, NPA et LO), un tiers au Front national (soit en fonction des scrutins entre 15 et 25% des inscrits des classes populaires, et qui peut donc difficilement invoquer un monopole de la parole sur ces populations) et un tiers sur l’ensemble des autres partis. L’abstention est également le premier parti parmi les jeunes de moins de 34 ans, avec les mêmes proportions que précédemment, mais là en revanche la gauche reste très largement le second parti parmi les jeunes avec 40% des votants (20% pour En Marche) contre seulement 20% pour le Front national. Les plus de 70 ans ont tendance à davantage se déplacer aux urnes, et parmi les votants seuls 10% d’entre eux ont voté Front national (ils ont peut-être une conscience historique différente des plus jeunes) contre 50% pour François Fillon et 27% pour En Marche. Le Front national n’est donc, et de très loin on le voit, ni le premier parti de France, ni le premier parti des classes populaires, ni le premier parti auprès des jeunes ou des retraités.

En réalité l’électorat Front national est excessivement diffus dans toute la société française et ne peut se réduire à un nombre limité et réducteurs de paramètres sociologiques. Tout au plus peut-on pointer certaines sur- ou sous-représentations relatives dans certaines catégories de la population. Il est ainsi relativement sur-représenté chez ceux qui n’ont pas le baccalauréat et sous-représenté chez les Bac + 3. Il est clairement sous-représenté à Paris mais, contrairement aux idées reçues, n’est que très marginalement sur-représenté dans les zones « périphériques » rurales et péri-urbaines (24 à 25% des votants issus de ces zones, contre 22% en moyenne nationale). Contrairement également à ce que des figures comme Marion Maréchal (dans le sillage d’un courant lefebvriste) peuvent laisser penser, les catholiques pratiquants n’ont voté qu’aux alentour de 10% pour le Front national contre 50% (idem pour la France Insoumise) pour François Fillon et 20% pour En Marche. Le Front national est en revanche relativement sur-représenté chez les 35-60 ans (30% de ces électeurs inscrits) et relativement aussi parmi les pessimistes et les déclinistes qui, depuis toujours d’ailleurs, pensent que demain sera pire qu’aujourd’hui et qu’hier était mieux qu’aujourd’hui.

Les abstentionnistes ne semblent pas constituer, pour l’instant du moins, un réservoir de voix significatif pour le Front national dans la mesure où ils se répartissent très largement dans toutes les sensibilités politiques (légère sur-représentation de ceux qui se pensent écologistes et d’extrême gauche). Il est intéressant de noter qu’environ 5 à 10% de ceux qui se pensent d’extrême gauche (peut-être au sens où un Michéa voire, en plus trash, un Soral se positionnent ainsi) votent ou sympathisent avec le Front national ; phénomène illustrant le principe historiquement bien établi des extrêmes qui se rencontrent, cependant à sens unique, et de la gauche vers la droite (pratiquement personne se pensant d’extrême droite va vers l’extrême gauche selon les études) ; phénomène certes intéressant mais tout à fait marginal quantitativement, et qui peut apporter actuellement de l’eau au moulin à ceux qui au sein du Front national critiquent la ligne « gauchiste » imprimée sur Marine Le Pen par son (ex?) spin doctor Florian Philippot.

Autres mythes chers aux discours du Front national que l’analyse sociologique de l’électorat permet de balayer : la fin supposée du rapport droite-gauche et du front républicain et l’émerge d’un nouveau bloc de « patriotes » s’opposant aux mondialistes ».

Tout d’abord il convient de préciser que la « vraie » gauche, c’est-à-dire reconnue comme telle de manière consciente par les candidats et les électeurs, reste au global la première force politique du premier tour avec un total de 28% (France Insoumise, PS de Benoit Hamon, NPA et LO) et sans la dispersion des voix aurait dû être au moins au second tour. Face à cette gauche qui se revendique comme telle, il existe toujours un électorat qui se veut de droite autour de LR, qui a montré une résistance correcte aux législatives et qui aurait « normalement » dû gagner la présidentielle sans les affaires et l’acharnement thérapeutique Fillon : Fillon qui aura illustré les tiraillements actuels de cette famille politique, qui est loin d’avoir dit son dernier mot, entre droite économique néo-libérale (aspirée par la figure d’Emmanuel Macron) et à sa droite un courant identitaire. Il est à noter que 80% des électeurs se positionnant eux-mêmes comme « très à droite » (un euphémisme Ipsos par rapport au terme d’ « extrême droite ») ont voté Front national aux présidentielles, ce qui tout de même permet bien de toujours situer le Front national « à la droite de la droite » sans trop de risques de procès en diffamation.

L’émergence d’un bloc « patriotique » souverainiste voire gaullien, dont des personnalités publiques comme Natacha Polony ou Jean-Pierre Chevènement font la promotion, et que le Front national cristalliserait (du moins selon ses dires) s’est également avéré largement un mythe, et un large fiasco électoral. Pour preuve accablante le fait que l’électorat de Debout la France n’a pas du tout suivi la consigne de vote pro-Front national de son leader au second tour, suivie seulement par 30% de ses électeurs du premier tour (représentant au total 1,5% des inscrits, autant reportés sur Emmanuel Macron). Cela peut aussi augurer d’un potentiel électoral assez limité pour un mouvement « patriotique » comme celui lancé par Florian Philippot et plus généralement sur la stratégie qu’il aura poussé durant la campagne. Selon l’étude d’IPSOS, seulement 45% des électeurs Front national ont trouvé la prestation de Marine Le Pen positivement bonne, une prestation qui aura en revanche positivement inquiété la moitié des électeurs de Debout la France. Nous sommes donc encore très loin d’un Front national fédérant les « patriotes ». La simplification abusive, par définition, du débat électoral entre « patriotes » et « collabos mondialistes » tient largement à la nature du scrutin dans le régime présidentiel actuel, et fut largement entretenu par Emmanuel Macron dans sa propagande électorale à lui, mais ne correspond en rien à la très grande dispersion et fragmentation de l’électorat.

Par ailleurs, quoi qu’on en dise, le front républicain a encore une fois largement fonctionné face au Front national. Près de 50% des électeurs du second tour ayant voté Emmanuel Macron l’ont fait pour cette raison bien spécifique. Compte tenu de l’hostilité suscitée par Emmanuel Macron à son encontre, aussi bien à droite qu’à gauche, les électeurs de François Fillon, Jean-Luc Mélenchon et Benoit Hamon ont tout de même voté en se bouchant le nez à 50%, 50% et 70% respectivement pour Emmanuel Macron, ce qui n’est pas un mince résultat. Seuls 7% des électeurs de la France Insoumise se sont reportés sur le Front national, ce qui illustre encore une fois la très grande marginalité du gauchisme dans ce mouvement. Si le front républicain n’a pas été aussi massif qu’en 2002, cela s’explique incontestablement pour une bonne part par le succès de la campagne de dédiabolisation menée par Marine Le Pen, mais aussi et peut-être surtout par le caractère répulsif et clivant d’Emmanuel Macron pour beaucoup de Français qui ont vu en lui une autre forme d’extrémisme, « ultra-libéral » en l’occurence, et qu’ils n’ont pas voulu cautionner surtout en l’absence de menace réelle de victoire du Front national. Il est probable qu’une figure plus traditionnelle et moins clivante comme Alain Juppé aurait pu fédérer un plus large front républicain autour de son nom. Les primaires se sont décidément avérées de redoutables machines à perdre, aussi bien pour le PS que pour LR, en faisant émerger des candidats séduisant surtout un coeur de militants convaincus, mais sans aptitudes réelles à rassembler au-delà de leurs clientèles directes. Autre considération que l’on peut hasarder suite à l’analyse de ces études sociologiques (hypothèse qui reste cependant à valider) est que le socle électoral du Front national reste finalement toujours en ligne avec le positionnement de Jean-Marie Le Pen : ni catho, encore moins gaulliste ou gauchiste, mais plutôt identitaire et païen, ce qui est d’ailleurs très exactement la ligne idéologique de la Nouvelle Droite autour d’Alain de Benoist (TV Libertés, revues Eléments et Krisis).

Beaucoup de statistiques sociologiques pourraient être mises en avant pour faire sens de cette année électorale. L’impertinent a choisi de mettre en avant en illustration ici la répartition des électeurs en fonction des ressources financières du foyer. Si les voix des classes populaires s’avèrent être dispersées sur l’ensemble de l’échiquier (l’abstention est très largement le premier parti populaire, très loin devant le Front national qui capte seulement 20 à 25% de cet électorat et qui fait jeu égal avec la gauche), celles des classes plus aisées sont nettement plus concentrées sur les candidats de droite d’En Marche au Front national : seuls 20% environ des électeurs dont le foyer a des revenus supérieurs à 3.000 euros par mois ont voté à gauche au premier tour. Si les classes populaires se dispersent électoralement ou ne votent pas, les classes plus aisées ont quant à elles une conscience plus claire des partis qui servent leurs intérêts.

Un point que ce billet n’a pas évoqué, pourtant capital et que tout le monde aura remarqué sur les cartes électorales aux lendemains des scrutins, est la très grande variation géographique du poids électoral du Front national. Nous avons mentionné plus haut qu’en moyenne nationale le vote Front national n’est que très marginalement (et de manière peu significative) plus représenté dans les zones rurales et péri-urbaines, mais force est de constater est que certaines zones achètent plus volontiers le discours du Front national que d’autres, comme le pourtour méditerranéen ou le Nord de la France.

En d’autres termes, toutes choses étant égales par ailleurs, pourquoi certaines régions s’avèrent plus identitaires que d’autres ? Un questionnement auquel les prochains billets tenteront de répondre.

© Francois Serrano 2017

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