L’extrême droite aujourd’hui / 1. Que nous disent les réseaux sociaux ?

Une revue comme L’impertinent, qui a fait de la mouette rieuse son icône, pouvait difficilement résister à la tentation d’entamer cette série consacrée à l’extrême droite aujourd’hui sans un clin d’oeil au coq national dont Fdesouche, le célèbre site de « réinformation » si populaire dans l’électorat d’extrême droite, a fait le logo qui illustre ce billet. Un site qui alimentera largement le contenu et les réflexions de ce billet vers le milieu : autant prévenir tout de suite… âmes sensibles s’abstenir. Prière cependant de ne pas confondre le message et le messager !

Cette opposition entre ces deux drôles d’oiseaux semble d’ailleurs reprendre très exactement les termes du débat politique actuels tels que plantés par le Front national : opposition entre « mondialistes » – la mouette rieuse est un oiseau largement migrateur qui hiverne volontiers en Afrique, à contre-courant des flux migratoires humains – « et patriotes » – le coq dit aussi gaulois étant le volatile patriotique par excellence, bien représentatif de la France des villages et des clochers (iconographie qui a longtemps orné la page de Fdesouche) dont l’identité est perçue comme menacée par le multiculturalisme migrateur.

Cette opposition binaire, qui a le mérite de la simplicité, semble couler de source… mais les choses sont-elles aussi simples ?

Car dans le réel de l’agriculture (pourtant bien française) contemporaine, il faut tout de même rappeler que le triste sort du coq concentre et symbolise tout les excès du productivisme capitaliste : les poussins mâles étant considérés comme inutiles à la production industrielle d’oeufs ou à celle de viande (n’étant pas de la variété destinée à la consommation) ils deviennent des « déchets » et sont immédiatement broyés à la naissance (« au mieux », car de multiples procédés sordides et parfaitement illégaux abondent). Au total ce sont 50 millions de poussins mâles par an à être victimes de cet holocauste animalier.

L’opposition réelle entre la mouette rieuse et le coq du complexe agro-alimentaire français – fleuron de la France sur les marchés mondiaux, pour la plus grande fierté des « patriotes » (paradoxe ?) – ne serait-elle donc pas plutôt dès lors entre « liberté » et « exploitation » ? On percevra peut-être dans ce propos introductif animalier l’importance cruciale des mots, des idéologies et des grilles de lecture plaquées sur les êtres et les choses, qui peuvent tantôt éclairer tantôt simplifier ou antagoniser le réel…

Pour en venir à notre sujet, quelles-sont donc les idées, les idéologies, les représentations du monde et de la société de celles et ceux qui en France se reconnaissent comme sympathisants et électeurs du Front national, qui rappelons-le a tout de même obtenu 10,6 millions de bulletins au second tour de la présidentielle de 2017 ? Avant de rentrer dans une étude « par le haut' » des thèmes développés par les partis, les institutions et les intellectuels divers de l’éco-système idéologique de l’extrême droite, il peut être intéressant de se former une première idée de l’état de l’opinion de la base électorale et militante, sans y plaquer a priori de modèles conceptuels officielement établis aussi bien par les pro- que les anti-.

Une méthode ethnographique aujourd’hui bien établie à l’ère des réseaux sociaux est l’analyse textuelle thématique de la masse exceptionnellement riche des commentaires postés par des millions d’internautes sur la toile. Ainsi peut-on, et c’est l’approche envisagée ici, se pencher sur un ensemble de sites et de pages Facebook – très certainement l’endroit où l’on cause et où les opinions se forment et se déforment – qui peuvent laisser libre cours à la formulation d’opinions politiques diverses et variées : pages officielles du Front national, pages non-officielles de groupes de sympathisants et militants, auxquelles il convient assurément d’ajouter des pages reliées au site Fdesouche dans la mesure où il reste un des sites les plus populaires en France de « réinformation » à l’extrême droite. On pourrait aussi y ajouter Egalité & Réconciliation d’Alain Soral, connaissant également une audience considérable, mais qui est un phénomène sans doute plus atypique et singulier dans l’éco-système intellectuel de l’extrême droite d’aujourd’hui, et qui méritera une analyse spécifique à venir.

Méthode qui peut a priori sembler pharaonique vu le volume gigantesque de données en expansion permanente. Mais l’on s’aperçoit au bout de quelques heures de navigation, avec soulagement mais aussi perplexité,  de la très grande récurrence des idées et des termes employés : une vision du monde émerge d’une remarquable homogénéité, avec un nombre réduit de thèmes centraux, qui se trouvent être également très simplement formulés au plan formel et conceptuel. De manière plus ou moins ou modérée ou virulente sur la forme, les internautes proches de l’extrême droite semblent dire à peu près la même chose sur le fond. Ce que ce billet va s’efforcer d’expliciter.

La dernière campagne présidentielle avait vu un Front national se positionner résolument sur des thématiques économiques et sociales « anti-libérales », au point d’être perçu par beaucoup comme un parti qui au plan de son programme économique ne se différenciait plus guère de celui de la France Insoumise. Au point aussi que lorsque Jean-Luc Mélenchon, pourtant si souvent plein de répartie, fut interrogé de manière très impertinente lors de L’Emission Politique de février dernier sur les différences au plan économique entre les deux partis, celui-ci n’avait pu que bafouer un bien peu convaincant bottage en touche pris de cours. L’analyse sociologique qui a été généralement faite du vote Front national, fortement inspirée par « La France périphérique » de Christophe Guilluy, suggérait par ailleurs un vote Front national fortement enraciné dans les classes populaires.

Néanmoins force est de constater que trois mois après le second tour, ces thématiques « de gauche » sont remarquablement absentes des réseaux sociaux, et totalement marginales par rapport aux problématiques identitaires et sociétales. Certes il existe un souci diffus exprimé à l’égard de populations fragiles économiquement – les retraités aux pensions faméliques et les SDF reviennent souvent dans les commentaires – mais il n’y a pas pour autant une quelconque expression d’une remise en question en profondeur du système capitaliste en tant que tel, c’est-à-dire dans sa capacité à produire de l’exploitation et des inégalités sociales : et c’est sans doute là qu’apparaît dans l’électorat la fracture décisive avec la France Insoumise, qui elle est réellement dans une critique de fond du capitalisme d’inspiration néo-marxiste sur fond de lutte des classes (grille d’analyse absente de l’opinion publique d’extrême droite telle qu’elle s’exprime en tout cas sur les réseaux sociaux). En d’autres termes, pour reprendre le propos animalier introductif, l’extrême droite voit dans le coq un coq gaulois, là où la France Insoumise y voit un coq exploité par le capitalisme financier.

Dans ce qu’on peut lire de manière récurrente sur ces pages, c’est qu’au fond la misère des « petits qui trinquent au bas de l’échelle » serait fondamentalement attribuable à deux grandes catégories de responsables : à savoir la classe politique du « tous pourris » et les immigrés, notamment ceux qu’on appelle, sans doute de manière technocratique et déshumanisante, les « migrants ».

La classe politique, et c’est elle qui est très clairement perçue et visée comme l' »élite » s’opposant au « peuple » – les élites économiques sont remarquablement absentes des débats, hormis au travers de quelques saillies très individualisantes sur des cibles fréquentes comme Soros – est analysée dans un prisme anti-parlementaire, anti-démocratique tout à fait classique dans l’histoire de l’extrême droite : politiciens forcément incapables, corrompus et profiteurs, fixant ses propres règles pour « s’en mettre plein les poches » en spoliant les « petites gens »… et objets comme on peut l’imaginer de toutes les insultes possibles et imaginables. Ainsi on ne critiquera pas le système financier dans son ensemble, les grandes multinationales, les patrons voyous ou les fraudeurs fiscaux, mais « Bruxelles » et sa classe politique responsable de tous les maux d’une France qui aurait perdu sa souveraineté. Les SDF quant à eux doivent, à lire ces commentaires, l’essentiel de leur malheur au fait qu’ils seraient discriminés au profit des migrants, pour l’essentiel perçus comme des fauteurs de trouble (fréquemment violeurs) et parasites de généreux systèmes sociaux.

Ce qui est intéressant d’observer ici sur ces thématiques socio-économiques, c’est que pour aussi « ré-informés » que se perçoive l’électorat d’extrême droite, il reste totalement ignorant d’une délinquance autrement plus substantielle – tant au plan financier qu’en vies humaines – que la délinquance de droit commun, à savoir la délinquance économique dite aussi en « col blanc » : celle des entreprises « légitimes » et de leurs dirigeants « respectables ». La corruption politique n’est en réalité qu’un épiphénomène relativement marginal malgré toute l’attention médiatique qui lui portée, si ce n’est dans son organisation de l’impunité de fait des élites économiques délinquantes. Cet électorat n’est il est vrai pas une exception puisque la délinquance en col blanc bénéficie d’une totale invisibilité (et dès lors impunité) dans la société française et que peu de partis – à l’exception de la France Insoumise, bien que très modestement : mais c’est tout de même paradoxal pour un parti et un électorat qui semblent placer le respect sécuritaire des lois au-dessus de tout ; paradoxal aussi quant à l’attitude pour le moins complaisante et bienveillante de l’électorat d’extrême droite affichée à l’égard du rapport pour le moins élastique du Front national avec la loi, y compris (un comble) avec les institutions européennes. Complaisance dont bénéficient également des personnalités appréciées visiblement par cet électorat (au vu des multiples références qui y sont faites par les internautes) comme Trump (aux pratiques commerciales et fiscales plus que douteuses) ou Poutine (kleptocrate majeur avéré, ce que les Panama Papers ont bien mis évidence) : une vision assez « élastique » à la légalité et au patriotisme, censés être si importants, en contradiction aussi avec les reproches formulés à l’égard des politiciens français censés être « tous pourris ».

La seule fraude fiscale représente 80 milliards d’euros par an (soit l’équivalent du déficit budgétaire, et à comparer à 700 millions de fraude sociale), sans compter l’optimisation fiscale « légale » des entreprises et des riches particuliers ; sans compter aussi que la crise de 2008, aux conséquences sociales colossales et sur la dette de la France, fut très largement une crise de délinquance financière. Ou les licenciements massifs causés par des abus de biens sociaux de la part de dirigeants prédateurs et des faillites frauduleuses très fréquentes dans le monde de la PME de province (exemple caractéristique GM&S en ce moment). La lecture quotidienne de Fdesouche (nous y reviendrons) peut faire penser que le pays est littéralement à feu et à sang. Or les statistiques des homicides (plutôt fiables puisqu’il s’agit de morts violentes, aisément repertoriables) montrent une remarquable stabilité depuis une dizaine d’années à environ 800 par an (900 en 2016 du fait des attentats meurtriers). A titre de comparaison la seule amiante fait 3.000 morts par an, et en fera au total 100.000 jusqu’en 2050 (dans l’indifférence collective et l’impunité les plus totales à l’égard des responsables industriels en cause). Hormis l’amiante, le travail qui est censé être la santé fait environ 2.000 morts (entre décès sur le lieu de travail et maladies professionnelles) très largement dus non pas à des « accidents » mais à des violations par les employeurs de la réglementation en matière de sécurité et d’hygiène pour rogner les coûts ; les médicaments font 20.000 morts par an, très largement dus à la structure criminogène de l’industrie pharmaceutique (qui n’a rien à envier à celle du tabac) ; on peut aussi penser aux milliers de décès et aux maladies graves causés par des produits toxiques, frauduleux, dangereux, et des pollutions industrielles environnementales et sanitaires délinquantes de toutes sortes.

Cette criminalité en col blanc, d’après toutes les études criminologiques, s’avère une criminalité le plus souvent d’ « hommes blancs » tout à faits éduqués et propres sur eux (ce qui s’explique surtout par leur plus forte concentration au sommet des pyramides des entreprises) : elle ne semble pas en tout cas faire partie des préoccupations de cet électorat, pas plus que le « communautarisme social » très fort des élites économiques, enfermées dans leurs véritables ghettos, et désolidarisées trop souvent hélas de la société en poursuivant ses intérêts particuliers… et ses prédations en toute impunité… les premières ironiquement à condamner avec la plus grande sévérité (à la manière d’un Fillon) la délinquance des « classes dangereuses » populaires.

Revenant au contenu de ces pages d’extrême droite, il apparaît très clairement à leur lecture que ce sont les problématiques identitaires qui dominent et mobilisent le plus fortement les internautes – avec occasionnellement aussi on peut le noter des préoccupations sociétales avec des sujets privilégiés comme la « communauté LGBT » (à noter que les propos homophobes semblent très limités, tout comme les propos antisémites… point à approfondir lors de l’analyse à venir d’Egalité & Réconciliation), la théorie du genre, l’avortement ou l’enseignement de l’histoire.

Sur plan de la question identitaire, on ne peut que constater que les internautes d’extrême droite concentrent toute leur attention et toute leur énergie en opposition frontale et radicale à un ennemi public numéro un désigné : le multiculturalisme. C’est très clairement autour de ce terme que se cristallisent au fond tous les maux de la société actuelle aux yeux de cet électorat. On peut formuler cette vision du monde, telle qu’envisagée par un électeur médian conceptuel du Front national (pour dissiper tout malentendu, ce n’est évidemment en rien l’opinion de L’impertinent), de la manière suivante (il ne s’agit pas de caricaturer, mais d’exposer ce qu’on peut vraiment lire à longueurs de commentaires tout à fait convergents) :

« La France de nos ancêtres est envahie depuis trop longtemps par une immigration massive et incontrôlée extra-européenne en provenance du Maghreb et d’Afrique. Si on ne fait rien contre cette immigration, de par le dynamisme de la natalité de ces populations, cela va forcément aboutir à un grand remplacement et les Français de souche ne seront bientôt plus chez eux. Il n’est pas impossible d’ailleurs qu’il soit déjà trop tard pour réagir et éviter ce grand remplacement qui est déjà une réalité dans de nombreuses banlieues. Le multiculturalisme se traduit par l’apparition de communautés, en particulier musulmanes, qui refusent viscéralement de s’intégrer et de s’assimiler à la société française (qu’ils détestent d’ailleurs, avec un racisme anti-blanc généralisé car les plus gros racistes au fond c’est eux) contrairement aux immigrés européens du passé. Cette communauté musulmane cherche en plus à imposer à tous les Français son mode de vie rétrograde et au final la charia, car tel est le projet de l’Islam qui est, quoi qu’en disent les islamo-gauchistes, intrinsèquement incompatible avec la République. Zemmour a tout à fait raison là-dessus !

Le multiculturalisme conduit à une balkanisation de la société française et est au final seulement source d’émeutes, d’attentats et d’agressions et de crimes de plus en plus nombreux dans un contexte de laxisme général des pouvoirs publics : une guerre civile est fort à craindre, elle a peut-être d’ailleurs déjà commencé. Le multiculturalisme à l’américaine est une catastrophe dont nous ne voulons pas car il conduit au final à une dilution et à une négation même de l’identité et de la culture françaises, à laquelle nous tenons fermement, car après tout on est quand même chez nous et fiers d’être Français : nous refusons d’être seulement des consommateurs atomisés, sans racines et sans repères, comme le veulent Macron et tous les mondialistes, et nous revendiquons aussi notre identité chrétienne.

La crise actuelle des migrants est la cerise sur le gâteau : l’Union Européenne est une véritable passoire, et nous n’avons pas les moyens d’accueillir toute la misère du monde. D’ailleurs ces migrants ne sont pas des réfugiés politiques mais le plus souvent des musulmans fanatiques déguisés qui viennent surtout pour profiter des allocations (« on est vraiment trop cons ») et foutre la pagaille. Il faut les renvoyer manu militari tous chez eux, et tous les Cédric Hérrou et autres ONG droitsdelhommistes et mondialistes sont des collabos et des complices des passeurs : Génération Identitaire sont de bons Français et ces courageux jeunes gens ont bien raison de faire ce qu’il font avec leur bateau en Méditerranée.

En parlant de collabos, nous détestons au plus haut point la gauche – très clairement islamo-gauchiste – qui est la seule responsable de cette situation désastreuse et porteuse d’une idéologie multiculturaliste suicidaire et ethno-masochiste dont Macron est le dernier avatar. Tout ce que nous disons est la pure vérité n’en déplaise à tous les bien-pensants et moralisateurs gauchistes (aussi « gauchiasses ») qui contrôlent les grands médias (aussi « merdias » et « journalopes ») en diffusant une pensée unique multiculturaliste mensongère dont nous ne sommes plus dupes. Nous trouvons heureusement sur le net dans la réinfosphère les vraies informations qu’on nous cache. Les vrais fachos c’est pas « nous » (marre d’être diabolisés sans cesse et d’être traités de fachos et de nazis !) c’est « eux », car l’Islam est le vrai fascisme d’aujourd’hui : nous ne sommes que des patriotes (et pas des nationalistes) et nous ne faisons que résister tant bien que mal à cette invasion et à cette colonisation de notre pays auquel nous tenons, comme tous bons patriotes. Notre souhait le plus cher est que le Front national prenne vite le pouvoir pour remettre enfin de l’ordre dans tout ce foutoir qu’est devenu la France aux ordres de Bruxelles et de Merkel, qui a accueilli un million de migrants, on voit ce que ça donne avec tous ces viols et ces agressions en permanence, et on en veut pas chez nous. Pas plus que de ce métissage multiculturel et multiethnique qu’on nous impose tout le temps alors qu’on est chez nous ! »

Il est à noter que le terme de « collabo » revient extrêmement souvent dans les commentaires des internautes. Il est symptomatique d’un prisme métaphorique résolument guerrier pour faire sens de la situation française, qui puise avant tout dans le vocabulaire et l’imaginaire de l’occupation allemande de la seconde guerre mondiale – un retournement symbolique intéressant alors que cet électorat se perçoit être stigmatisé comme « facho » voire « nazi » – plus que dans d’autres figures du passé (références à Jeanne d’Arc, Charles Martel ou les croisades, présentes également mais nettement moins fréquentes). A l’instar de la seconde guerre mondiale, il ne s’agit pas ici d’une guerre de frappes chirurgicales – qui pourrait par exemple viser certaines cibles terroristes précises salafo-djihadistes – mais d’une guerre totale entre deux camps polarisés entre « eux » et « nous » : occupants idéologiquement et physiquement violents, soutenus par des collaborateurs passifs ou actifs (avec épuration à venir le jour de la libération), contre « nous » les résistants patriotes. Le camp adverse, ennemi irréductible avec lequel il est par construction impossible de cohabiter, est porteur d’une équation catégorique forte : multiculturalisme = immigration = migration = islamisation = insécurité = terrorisme. Ceux qui ne seront pas « avec nous contre eux  » seront « avec eux contre nous », il n’y a pas vraiment de place dans cette vision du monde pour des pacifistes ou des objecteurs de conscience refusant de choisir un camp, puisqu’ils sont de facto des collabos plus moins passifs (« moutons profondément stupides ») ou actifs (islamo-gauchistes, traites en intelligence avec l’ennemi). C’est ni plus ni moins la vision du monde et de l’autre propres à la guerre totale qui ne fait pas de quartiers.

Toute guerre de ce type conduit – mais aussi requiert comme préalable idéologique sinon difficile de pouvoir tirer avec enthousiasme sur le camp ennemi – à une déshumanisation en bloc du camp adverse. C’est assurément sur le site et la page Facebook de Fdesouche que l’on peut lire les commentaires, toujours très nombreux, les plus violents, et force est de constater – ce n’est pas un jugement de valeur « bien pensant », c’est un constat difficilement niable et que tout le monde peut aisément observer – ouvertement et violemment racistes dont sont l’objet les populations maghrébines et africaines dans leur ensemble, sans distinction. Fdesouche, contrairement à Egalité & Réconciliation, ne poste rien qui puisse susciter de dérapages antisémites.

Inutile de colporter les insultes racistes usuelles les plus ignobles visant ce type de populations – chacun en aura déjà une petite idée – on peut néanmoins recenser des thématiques lexicales récurrentes : musulmans tous sans exception fanatiques, envahisseurs, racailles, barbares, sauvages, primitifs, dégénérés, feignants, bons à rien à part « toucher des allocs et faire des gosses », incultes, débiles, consanguins. Si le musulman, plutôt perçu comme un « arabe », est encore à peu près considéré comme un ennemi vaguement humain, le migrant lui perçu comme « noir » a toutes les caractéristiques dans les commentaires d’une véritable sous-humanité : sentant mauvais, singes, rats, vermines, cafards, porteurs de tout un tas de maladies et de virus exotiques comme Ebola. Ces populations sont perçues comme ayant un point en commun : une appétence pour l’agression des populations envahies, sexuelle notamment avec une véritable et obsessionnelle prédilection pour le viol en masse de jeunes filles blanches.

Les moyens d’ « éradiquer » (pour reprendre l’esprit général des commentaires) suggérés par les internautes sont assez exhaustifs : balle, coups de poing, lance flamme, feu, pendaison, égorgement, bateaux coulés en mer, bombes, chambres à gaz, chasse à l’homme, etc. Le « coup de pied au cul » hors des frontières Les « collabos » seront quant eux lors du grand soir soit guillotinés soit passés par les armes au peloton d’exécution. Ces armes employées, ainsi que d’ailleurs les viols de jeunes filles, sont abondamment illustrés par des graphismes très explicites.

On l’aura compris la lecture attentive des commentaires de Fdesouche s’avère rapidement excessivement éprouvante, y compris probablement pour l’électeur d’extrême droite moyen. Un commentaire noté sur la page Facebook de ce site – « mais ils ont quoi pour attaquer tout le monde sans arrêt ils sont tous dingues » – résume assez bien l’effet provoqué sur son lectorat. Car Fdesouche peut difficilement, contrairement à ce qu’il affirme, se présenter comme de la « réinformation » puisqu’il ne fait que consolider et surtout intensifier ad nauseam des informations déjà disponibles sur des médias conventionnels : ce qui au passage tend à relativiser la prétendue occultation des faits « réels » par les grands médias. Les billets de Fdesouche se concentrent sur le partage d’articles exclusivement allant dans le sens du discours identitaire d’extrême droite : agressions attribuables à des immigrés et des migrants, traitement inégal des Français par rapport à ces derniers, exemples d’islamisme radical, déclarations multiculturalistes jugées scandaleuses ou anti-multiculturalistes de bon sens, actions en soutien ou hostiles aux migrants, mise en avant de personnalités publiques (politiques, médiatiques, sportives) issues de l’immigration pour leurs déclarations ou leurs comportements jugés inacceptables, mise en avant aussi des actions héroïques de la résistance à l’invasion y compris quand cette « résistance » se fait de manière physiquement violente.

Ce qui est frappant dans l’analyse des commentaires les plus violents, c’est le profil relativement « normal » de la plupart des internautes concernés qui participent à ces véritables « lynchages virtuels ». Certes on y trouve un certain nombre de profils « virils » (curieusement les photos de voitures ou de motos sont nombreuses, ainsi que les têtes de mort, les figures historiques de type Charles Martel, ou des personnalités comme Poutine et Trump), anonymes (se prêtant à toutes les excentricités comme c’est la règle générale sur internet), bleu-blanc-rouge (le drapeau mais aussi la flamme du Front national) ; mais ce sont vraiment des profils de personnes en apparence tout à fait « normales » qui dominent dans l’expression de la violence la plus radicale : en rien des crânes rasés, et souvent curieusement des femmes retraitées, entourées de chats ou de petits-enfants… à qui on donnerait vraiment le bon Dieu sans confession.

Peut-on pour autant considérer que ces commentaires racistes et violents sont représentatifs de l’opinion publique d’extrême droite dans son ensemble ? Ce serait assurément un raccourci réducteur, et ce pour plusieurs raisons évidentes. Malgré la forte pénétration d’internet dans la population (86%) il reste encore de vastes catégories de la population qui ne fréquentent pas les réseaux sociaux, qui attirent naturellement les plus militants et excités de tous bords. Une bonne raison de ne pas les fréquenter est précisément la grande violence des échanges sur ces réseaux, où l’anonymat et la distance en l’absence de modération permettent les pires propos et les pires insultes, et très certainement pas uniquement à l’extrême droite : les réseaux sociaux font hélas très largement office de défouloirs et d’exutoires (peut-être même à effets thérapeutiques) ce qui illustre encore une fois la minceur de la couche de civilisation en chacun de nous…

Il faut noter aussi, pour être tout à fait objectif, que les pages officielles du Front national sont dans l’ensemble exemptes de ces dérapages dans les commentaires. Néanmoins il convient aussi de dire que les billets qui y sont postés sont très largement des nouvelles du mouvement et des cadres dirigeants, qui comme dans tout parti génèrent essentiellement et naturellement des commentaires enthousiastes de la part des militants et des sympathisants. A l’opposé, dans les groupes non-officiels du Front national – ou même sur des pages comme celles de Valeurs Actuelles, revue qui déborde du cadre strict de l’extrême droite pour couvrir une droite identitaire sur un arc exFillon-Wauquiez-SensCommun-MarionMaréchal – on ne peut que constater exactement le même type de réactions violentes et racistes à des posts similaires à ceux de Fdesouche. Et quoi qu’on en dise, en dépit de ces manifestations ouvertement et violemment racistes qu’il suscite sur ses pages, force est de constater que Fdesouche reste un des sites de « réinformation » favoris dans l’électorat d’extrême droite. Donc au minimum, s’il n’y a pas nécessairement adhésion pleine et entière chez les plus modérés à ces points de vue extrêmes dans l’outrance, il y a en tout cas une certaine complaisance et bienveillance sur des dérives perçues à la limite comme « drôles » et simplement « politiquement incorrectes ».

Marine Le Pen elle-même n’a pas hésité à considérer sans ambiguïté aucune ce site – créé d’ailleurs apparemment par un certain Pierre Sauterel un militant passé ou présent du Front national – comme un véritable  « site ami persécuté par la censure » sous les applaudissements des militants. Point tout à fait paradoxal dans le discours d’extrême droite, qui est tantôt d’avoir une posture de rejet absolument outré pour les faux procès bien-pensants en racisme, xénophobie ou islamophobie… tantôt de s’en donner à coeur joie, lorsqu’on se sent en confiance « entre nous », ou de fermer les yeux sur des propos les plus violemment racistes qui soient.

Un thème important de l’extrême droite est de fustiger la bien-pensance et de réclamer la libération de la parole : oui mais de quelle parole parle-t-on au juste ? celle d’un débat démocratique tout à fait légitime sur le multiculturalisme, la politique d’immigration, l’insécurité ou le terrorisme ? ou de la parole violemment raciste, qui aujourd’hui s’étale au grand jour et massivement sur les réseaux sociaux d’une manière banalisée tout à fait inquiétante ? La liberté d’opinion, d’expression et de la presse sont des libertés fondamentales en démocratie que personne ne saurait contester. En revanche, il faut rappeler qu’en France des propos racistes tenus en public constituent (théoriquement du moins) un délit pénal très sérieux, passible d’amende et d’emprisonnement. Et ce qui encadre la presse et, faute de mieux, encore les réseaux sociaux ce ne sont pas des prescriptions de censeurs gauchistes et bien-pensants d’aujourd’hui : c’est la très républicaine loi du 29 juillet 1881 (amendée depuis pour inclure l’antisémitisme, considérée alors hélas comme une « opinion », on voit ce que ça a donné) qui prohibe formellement l’injure et la diffamation raciste mais aussi la provocation à la discrimination, la haine et la violence raciste. Avec (très théoriquement encore une fois) des amendes allant jusqu’à 45.000 euros et un an de prison.

Les avocats de Fdesouche pourront dire que le site ne fait qu’agréger du contenu de sources après tout légitimes… si l’on excepte les fausses informations ici et là dont la diffusion constitue un délit très grave. Mais au vu de l’abondance récurrente d’injures, de diffamations et de violence racistes caractérisées sur ses pages, qui ne sont nullement modérées (ce qui implicitement les cautionne et en rend le site indirectement responsable) mais qui au contraire font manifestement partie « du charme » et de l’attrait du site pour les internautes qui ont envie de se « lâcher »… il est peu probable que Fdesouche puisse s’en tirer devant des juges de la République s’en tenant à la loi sur la liberté de la presse qui encadre ses dérives haineuses potentielles.

D’ailleurs la mention légale du site suggère que le site souhaite se mettre à l’abris :

Ce blog est édité par Tilak RAJ.

1203/10 Govind Puri, kalkaji, New Delhi 110019, Inde

Paradoxe d’un site fustigeant le multiculturalisme… tout en se servant pleinement de la mondialisation pour contourner les lois républicaines de la mère patrie ; paradoxe d’un acte de délinquance en col blanc caractérisé… tout en réclamant la tolérance zéro pour celle des immigrés ; paradoxe d’un discours censé être proche des classes populaires… tout en s’abstenant scrupuleusement (comme le Front national) dans sa « réinformation » de toute critique ou même information sur l’exploitation de la part du système capitaliste ; paradoxe enfin d’un rejet des stigmatisations diabolisantes et des procès en racisme… tout en encourageant et en faisant ses choux gras de la parole raciste la plus violente qui soit : décidément un drôle d’oiseau que ce volatile aux prétentions réinformantes… à la fois révélateur et caisse de résonance de l’opinion publique d’extrême droite d’aujourd’hui dans ses thèmes de prédilection. Et ses contradictions internes.

© Francois Serrano 2017

Message de la rédaction à ses toujours pertinentes lectrices et pertinents lecteurs : cette série se veut une expérience d’écriture résolument collaborative et participative à laquelle vous êtes tous cordialement invités, et ce dans la perspective de transformer avec vous ces billets en un essai dont le titre définitif sera (ou pas !)  « L’extrême droite aujourd’hui. » Par conséquent tous vos commentaires et toutes vos critiques, même les plus « critiques », sur le fond comme sur la forme sont absolument les bienvenus pour contribuer à créer, ensemble, un essai qui soit de la meilleure facture possible.

Que celles et ceux en particulier qui se sentiraient concernés voire visés dans leurs idées par les phénomènes sociaux et/ou idéologiques décrits et/ou critiqués ici se sentent absolument libres d’exprimer leurs opinions, nuances, contre-arguments et réfutations dans le cadre d’un débat d’idées qui peut être passionné (et passionnant !) mais qui se doit d’être, en toutes circonstances, courtois. Avec tous nos remerciements pour la qualité de nos futurs échanges. 

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