L’extrême droite aujourd’hui / 0. De la nécessité de comprendre

L’impertinent a le plaisir d’informer ses toujours pertinents lecteurs qu’il entame avec ce billet une série d’environ une petite vingtaine de publications, étalée sur environ deux à trois mois, dédiée à une radioscopie intellectuelle de l’extrême droite française contemporaine : un choix éditorial dont il s’agit ici de brièvement présenter les raisons, les contours et la méthode, qui se veut résolument collaborative et participative.

Un tel choix intervient à un moment où les passions électorales se sont désormais quelque peu apaisées, et où il est peut-être de nouveau possible de penser et de débattre de manière civilisée, et non plus de réagir et de s’invectiver instinctivement. Il y a donc exactement trois mois aujourd’hui, le dimanche 7 mai 2017, Marine Le Pen obtenait face à Emmanuel Macron 33,9% des suffrages exprimés au second tour de l’élection présidentielle, totalisant ainsi 10,6 millions de votes, le plus grand nombre d’électeurs jamais obtenu par le Front national depuis sa création en 1972. A titre de comparaison Jean-Marie Le Pen avait obtenu le 5 mai 2002 face à Jacques Chirac, à ce même second tour présidentiel, 16,9% et 4,8 millions des voix.

Progression quantitative considérable donc, et jamais le Front national n’a semblé aussi près du pouvoir qu’en 2017. Dans ce contexte, la performance objectivement et étonnement mauvaise de Marine Le Pen au rituel débat d’entre deux tours aura suscité de nombreuses questions sur la capacité réelle et la volonté même de ce parti, du moins en l’état actuel, d’être autre chose qu’un éternel parti d’opposition pour une niche électorale bien précise. Depuis, le parti est entré dans une phase de réflexions, de négociations et de palpables tensions internes, où sont en jeu la redéfinition de son équipe dirigeante et de sa ligne politique, mais aussi de sa communication y compris un possible changement de nom : bref, pour reprendre un terme de circonstances, c’est toute son identité qui est aujourd’hui sur le table, et dont l’évolution sera assurémentà suivre de près dans les mois et les années qui viennent.

Mais plus que ce succès quantitatif déjà considérable, c’est très certainement sur le plan des idées que le Front national, et l’extrême droite française de manière générale, ont obtenu cette année le succès le plus décisif. En effet, l’élection de 2017 aura vu l’explosion du traditionnel « front républicain », cristallisée autour notamment du refus controversé de Jean-Luc Mélenchon d’appeler à voter pour Emmanuel Macron « pour faire barrage à l’extrême droite » et de la non moins controversée alliance politique « patriotique » d’entre deux tours de Nicolas Dupont-Aignan avec Marine Le Pen. Au-delà de ces considérations tactiques d’appareils et de personnes, un très grand nombre de Français, de droite comme de gauche, ont refusé de se laisser enfermer dans la logique d’un front républicain et d’apporter un soutien de raison à un Emmanuel Macron, perçu de par son ultra-libéralisme – tant économique que sociétal – comme une menace largement aussi, si ce n’est pas plus pour certains, inquiétante que le Front national.

Marine Le Pen aura peut-être raté son débat présidentiel d’un soir, mais elle a incontestablement réussi pour une large part sa stratégie de longue haleine de « dédiabolisation » et de normalisation par une volonté affichée de mise à distance des excès idéologiques ou du moins langagiers du paternel. Même s’il reste malgré tout encore un très solide plafond de verre dans l’opinion : mais pour combien de temps encore ? Telle est bien la question qui taraude de plus en plus de Français, aussi bien chez les sympathisants que chez les inquiets.

Il est clair que les sempiternelles incantations de l’anti-fascisme de plateaux télés, les soirs d’élections et vite oubliées dès le lendemain, entendues depuis 40 ans ont fini par lasser à peu près tout le monde, et que plus personne n’y croit vraiment, même à gauche : toute personne à peu près lucide politiquement conviendra que le problème de fond est moins le Front national en tant que tel que ses causes profondes, et que comme l’élection de Trump l’a illustré les grands procès en populisme s’avèrent contre-productifs et ne font renforcer les rhétoriques de victimisation par le « système ».

Mais cette dédiabolisation est aussi le produit d’un réinvestissement massif du champ intellectuel et médiatique, non seulement par le Front national mais plus globalement par tout l’éco-système de l’extrême droite dans lequel il s’inscrit. Cette extrême droite à l’ère des réseaux sociaux a été en mesure de développer, avec une indéniable imagination entrepreneuriale, des canaux de distribution puissants pour ses idées, autour de ce qu’il est convenu d’appeler soit la « fachosphère » soit les médias de « réinformation ». Divers sites, blogs, pages Facebook, chaines Youtube ou internet, et autres revues diverses et variées fleurissent, avec certaines icônes telles que : le site « F de souche », le micro-média « Egalité et réconciliation » d’Alain Soral ou, pour les plus intellos, l’univers intellectuel constitué autour de la grande figure historique de la Nouvelle Droite française, Alain de Benoist ; un univers multimédia composé notamment de la chaine TV Libertés, des revues Eléments et Krisis, et de très nombreux livres.

Si le Front national est encore loin d’avoir gagné la bataille électorale, l’extrême droite est bien en passe de gagner celle des idées : car c’est bien sur plan idéologique et culturel que le combat est énergiquement mené. D’autant plus que les thèmes développés font très largement écho aux préoccupations d’une bonne partie du pays, et pas qu’à droite : libéralisme financier sauvage qui délocalise, désindustrialise et paupérise ; euro-scepticisme en mal de souveraineté ; terrorisme et totalitarisme salafo-djihadiste ; un sentiment général décliniste dans une mondialisation de plus en plus perçue comme une menace pour la France par une dilution « atomisante et bassement consumériste » des identités et des valeurs françaises.

Au point que des passerelles décomplexées et des débats tout à fait cordiaux se tissent aujourd’hui avec des personnalités publiques qu’on ne peut pas à proprement parler catégoriser d’extrême droite ; mais qui se retrouvent en particulier sur la critique du libéralisme économique mais aussi sociétal : avec en ligne de mire le multiculturalisme, l’Islam, ou la théorie du genre dans le sillage de La Manif pour Tous. On peut citer par exemple Natacha Polony, Michel Onfray, Eric Zemmour ou Alain Finkielkraut ; ou des hommes qui se présentent comme des hommes de gauche désespérés par l’abandon par les partis de gauche des classes populaires, tels que Jean-Claude Michéa ou Christophe Guilluy, auteur de « La France périphérique » dont l’analyse a fortement influencé le décryptage sociologique des résultats de la présidentielle.

Il est sans doute trop tôt pour évaluer quel sera la postérité de ces intellectuels publics dans l’histoire mondiale des idées, mais force est de constater leur grande capacité à influer sur l’opinion publique et la zeitgeist actuelles. Au point d’ailleurs que l’appellation même d’ « extrême droite » est de plus en contestée par ceux qui se présentent plutôt comme des « patriotes », des « souverainistes », des « conservateurs » ou des « identitaires » ; au point aussi de récuser les accusations de néo-fascisme comme obsolètes voire diffamatoires, procès à la clé.

Que faut-il donc en penser ? Dans quelle mesure l’extrême droite contemporaine est-elle effectivement en rupture par rapport au passé peu glorieux des années 30 et 40 et représente-t-elle, comme elle l’affirme, un nouveau paradigme idéologique affranchi du clivage droite-gauche ? Dans quelle mesure s’inscrit-elle, ou non, dans une histoire longue de l’extrême droite française depuis la Révolution Française, dans ses idées et ses pratiques ? Quelle vision du monde et quels projets de société sont portés par cette mouvance politique, vraisemblablement plus protéiforme d’ailleurs que monolithique ?

Cette série « L’extrême droite aujourd’hui » est en définitive motivée par le constat qu’il est urgent et nécessaire de mieux comprendre ce courant politique, qui connaît une insolente seconde jeunesse, de par son poids électoral mais aussi idéologique croissant dans la société française.

« Comprendre » ne signifie pas pour autant « cautionner », « excuser » ou « valider ». Mais comme pour toute étude d’un phénomène social, qui prétende être chose qu’une caricature réductrice et manichéenne, il importe de suspendre « dans la mesure du possible » les jugements de valeur qui s’avèrent en pratique des freins à la connaissance. A cette condition, un certain nombre de méthodes sociologiques et ethnologiques  peuvent être déployées pour faire du sens du phénomène dans sa complexité et sa richesse. « Dans la mesure du possible » car on n’échappe jamais complètement à sa vision du monde héritée d’origines, d’une éducation et de présupposés philosophiques et politiques personnels. Autant le dire explicitement, pour ne leurrer personne, cet exercice de compréhension n’est pas dénué d’une inquiétude de gauche, face à la vitalité actuelle de la pensée d’extrême droite : préalable possible et plus sérieux que jamais à une transformation en un pouvoir politique pas nécessairement très rassurant.

Il convient à ce sujet de préciser que la présente enquête est aussi, dans sa genèse, une réponse intellectuelle et dépassionnée au véritable choc qui fut de découvrir dans la revue Eléments de juin-juillet 2017 une promotion énamourée et très largement révisionniste, plus que douteuse, de Leni Riefenstahl, rappelons-le cinéaste et favorite d’Adolf Hitler, ayant joué un rôle majeur dans la création du culte de la personnalité hitlérienne et dans la promotion de l’idéologie nazie, et qui entre autres faits charmants utilisa de la main d’oeuvre forcée tzigane comme figurants pour un de ses films pendant la guerre, main d’oeuvre qui finit pour la plupart gazée à Auschwitz ; choc qui fut suivi d’une lecture plus attentive et, je dois le dire, de plus en plus perplexe et préoccupée d’une littérature d’extrême droite ayant aujourd’hui pignon sur rue.

Mais comme le formulait très justement Raymond Aron :

Ceux qui détestent les idées d’Alain de Benoist doivent les combattre par des idées, non par des bâtons ou du vitriol.

Et c’est cette éthique éditoriale que L’impertinent entend bien poursuivre « dans la mesure du possible » en s’efforçant de maîtriser ses inclinations pamphlétaires pour éviter les débordements simplificateurs, et parfois violents, inhérent à ce genre qui pour salutaire qu’il soit ne fait pas toujours dans la dentelle. Mais il ne pourra jamais prétendre à une impossible « objectivité scientifique », tout au plus à un décryptage du phénomène, espérons-le, un peu plus intelligent que la moyenne de ce qui a été produit sur le sujet. Inévitablement, pour une revue qui se positionne résolument comme celle « que n’aiment pas les méchants ! », certains s’offusqueront quand même, mais les gentils, de tous bords, sont les plus nombreux et c’est tant mieux. Néanmoins la gageure est que cette série puisse aussi intéresser ceux qui se réclament d’idées d’extrême droite – ou « bien à droite », « patriotiques », « souverainistes », « conservatrices » ou « identitaires » comme l’on voudra – et qu’elle puisse aussi donner lieu à des débats d’idées, sans nul doute passionnés vu le sujet, mais somme toute cordiaux et enrichissants pour tout le monde. Car s’interroger sur ces idées c’est aussi prendre un angle de vue privilégié et stimulant pour saisir l’état de notre société : et dès lors contribuer à agir sur son possible avenir, plutôt que de le subir.

Un dernier mot : L’impertinent envisage de tirer de cette série un essai en bonne et due forme à des fins de publication papier par un éditeur encore à déterminer. Un essai qui par conséquent se nourrira de manière collaborative et participative – en respectant il va s’en dire l’anonymat de tous les internautes – des débats et des commentaires que ces pertinents ou impertinents billets auront suscité parmi vous, chères lectrices et chers lecteurs… et pour lesquels L’impertinent vous remercie infiniment.

A très vite…

© Francois Serrano 2017

 

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