Michéa et les Polonyens racontent n’importe quoi : Orwell n’était pas un « anarchiste conservateur » mais un homme de gauche et un socialiste démocratique

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Le propos est ici de contribuer à tordre le cou à cette véritable escroquerie intellectuelle qui, dans le petit monde identitaire et souverainiste actuellement à la mode, fait d’Orwell une caution morale à des idées qui étaient l’antithèse même de sa pensée et son action politique : très spécifiquement cette étiquette de prétendu « anarchiste conservateur » qui lui colle à la peau depuis l’essai de Michéa « Orwell, anarchiste tory » publié aux éditions Climats en 1995, et qui a eu une excessivement mauvaise influence sur la compréhension et l’instrumentalisation politique d’Orwell en France.

En grattant un bien mince verni conceptuel, il s’avère que cette étiquette est un réel exercice de pure falsification textuelle et biographique, et qui permet désormais de lui faire dire tout et n’importe quoi chez les nouveaux pseudo « patriotes » auto-proclamés. Il ne s’agit donc pas d’un simple travail d’exégèse érudite et de petits plaisirs intellectuels personnels, mais bien de situer la déconstruction de ce mythe d’un Orwell réac au coeur de la machine de guerre intellectuelle de l’extrême droite new look et de ses collaborateurs idéologiques. Ou commerciaux.

La théorie littéraire sous-jacente est peut-être que la manière avec laquelle nous aimons les grands auteurs ressemble étrangement à nos façons d’aimer, ou de mal aimer, nos partenaires sentimentaux… certes à l’exception notable du fait qu’il est sans doute plus facile (et même hautement désirable au plan moral et psychologique) d’être résolument polygame et libertin (pour ne pas dire échangiste !) en matière littéraire, un sujet qui par nature ne peut opérer sur un mode d’exclusivité.

Au risque de sembler manichéen sur un sujet aussi subtil et ineffable que l’amour, on peut proposer malgré tout la distinction de deux grandes catégories :

La première consiste à aimer nos auteurs favoris pour ce qu’ils sont, et partant pour ce qu’ils ont à dire de bien idiosyncratique et dont la rencontre nous invite à un éclairage nouveau et original dans notre vision du monde ; il s’agit là de les comprendre avant de les juger, donc de les contextualiser dans leur environnement, et notamment dans les liens essentiels tissés entre bio- et bibliographies, car on ne peut véritablement comprendre de l’intérieur un auteur sans saisir un minimum l’être en chair et en os derrière la plume ; à ce titre aimer véritablement un auteur c’est aussi admettre sa part d’humanité, en dehors de toute adoration hagiographique et momifiante, et donc forcément ses défauts, ses limites, ses contradictions, ses absurdités ; et précisément de l’aimer avec lucidité non pas malgré mais plutôt avec voire pour ses imperfections, à condition toutefois bien sûr que ces dernières nous apparaissent comme touchantes et ne nous soient par trop rédhibitoires pour faire un bout de chemin. Ces rencontres amoureuses ressemblent au fond beaucoup à l’amitié, sentiment vraisemblablement le plus noble et désintéressé qui soit : on peut avoir plusieurs amis, mais on ne peut pas non plus être ami avec tout le monde car cela reviendrait à dévaloriser l’amitié en un comportement mondain tout à fait superficiel.

La seconde, nettement plus répandue, consiste à les aimer plutôt pour ce que nous aimerions qu’ils soient. A l’instar des moteurs de recherche et des algorithmes des sites de rencontres, où les internautes esseulés rentrent des mots-clés qui sont de fidèles descriptions d’eux-mêmes, nombre de lecteurs se laissent aller à cet amour profondément narcissique puisque l’auteur, par son prestige et son idéalisation, n’a au fond d’autre fonction que de venir confirmer la justesse des idées du lecteur. De ce narcissisme découle généralement une instrumentalisation de l’auteur sous forme de caution morale – ou commerciale pour les plus cyniques – par distorsion de ses propos ou pure affabulation sans la moindre référence biographique ou textuelle venant étayer des interprétations farfelues et anachroniques.

Evidemment ces deux formes d’amour co-existent toujours un peu. C’est avant tout une question de proportion, et un certain amour et estime de soi n’est pas nécessairement une mauvaise chose bien au contraire. Un auteur aura forcément écrit et dit suffisamment de choses sur toute une vie pour permettre des interprétations sélectives qui nous guideront davantage vers ce qui nous correspond, rien de mal à cela pour un lecteur ordinaire dont la capacité de nuisance sociale est nulle. A condition toutefois de ne pas trahir radicalement l’esprit général d’un auteur, comme peuvent le faire certains intellectuels publics, pour apporter une légitimité à des idées aux antipodes de la pensée de l’auteur qui se trouve instrumentalisé, et qui depuis sa tombe a peu de moyens de rétablir les faits.

C’est hélas de ce faux amour, bien narcissique et instrumental, qu’Orwell est « aimé » – on devrait dire « abusé » – aujourd’hui par une nouvelle génération d’intellectuels monopolisant les plateaux télés et se disant « conservateurs », « réactionnaires », « identitaires », « souverainistes », « anti-libéraux », « anti-droitdelhommistes », « anti-multiculturels », etc : euphémismes pour désigner l’expression contemporaine de thèmes qui ne sont ni plus ni moins que des thèmes d’extrême droite récurrents et éculés depuis deux siècles, et que seule l’amnésie et l’absence de culture politique et historique collective permet d’envisager comme des nouveaux et attractifs produits politiques de l’année. Le prétendu dépassement du fameux clivage droite-gauche, dont le Front National ou des intellectuels comme de Benoist se font les avocats, est une idée traditionnelle de l’extrême droite européenne dans son histoire longue en se présentant non pas comme « extrême droite » – étiquette peu vendeuse – mais comme une troisième voie miraculeuse entre libéralisme et marxisme ; la supercherie étant que dans les faits il s’agit davantage d’attaquer le libéralisme philosophique issu du rationalisme des Lumières et qui est le garant de nos libertés individuelles – la réelle obsession et objet de toutes les détestations de gens comme Michéa – que de s’en prendre réellement à l’exploitation de la bourgeoisie sur les classes populaires, notamment sa fraction sociologiquement la plus poujadiste qui se sent menacée par les grandes multinationales dans ses petites affaires qui profiterait d’un peu de protectionnisme.

Que ces idées aient le droit de s’exprimer en démocratie – et force est de constater qu’elles saturent aujourd’hui l’espace médiatique et l’opinion publique même à gauche, alors qu’elles se prétendent toujours les victimes pourchassées par une prétendue pensée unique – cela ne se discute même pas… tant qu’elles restent sur le plan des idées. Un bémol bafoué désormais dans la plus grande impunité et indifférence par ces nouveaux corps-francs et SA de l’extrême droite parlementaire française que sont Génération Identitaire : un collectif de crétins et de petits voyous de « bonnes familles », nazillons abreuvés de fachosphère en polo Fred Perry, dont Vardon est le clownesque prototype, et qu’il est à craindre beaucoup de sympathisants du consternant slogan « On est chez nous » doivent trouver très sympathiques dans leurs exactions anti-« migrants » (terme technocratique au passage horrible et déshumanisant au possible) de plus en plus éhontées et dangereuses.

En revanche instrumentaliser Orwell pour cautionner ces idées est profondément malhonnête, tant elles sont aux antipodes de sa pensée et de son action politique.

En effet Orwell (1903-1950), à partir du moment où il atteint sa maturité politique au milieu des années 30, n’a cessé de proclamer haut et fort son socialisme (en forte opposition aux tentations staliniennes de son temps), son appartenance à la gauche et son soutien indéfectible à l’aile gauche du Parti Travailliste britannique. Il participera à la guerre civile d’Espagne en s’engageant au POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, d’inspiration trotskyste et allié des anarchistes catalans de la CNT-FAI) et à son retour en Angleterre il rejoindra l’Independent Labour Party, petit parti d’inspiration libertaire à la gauche du parti travailliste, qu’il quittera car en désaccord avec la ligne pacifiste de ce parti pendant la guerre, là où Orwell était convaincu de la nécessité de prendre les armes pour vaincre le fascisme et le nazisme.

Sans ambiguïté sur son cheminement politique, il écrira dans un de ses essais majeurs « Pourquoi j’écris » de 1946 :

Mon expérience birmane m’avait sans doute quelque peu éclairé sur la véritable nature de l’impérialisme. Mais malgré tout cela, je me trouvais encore privé d’orientation politique bien précise. Il y eut ensuite Hitler, la guerre civile espagnole et d’autres évènements A la fin de l’année 1935, je n’avais toujours pas réussi à me décider fermement. (…) La guerre d’Espagne et les évènements de 1936-1937 remirent les pendules à l’heure et je sus dès lors où était ma place. Tout ce que j’ai écrit depuis 1936, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement, CONTRE le totalitarisme et POUR le socialisme démocratique tel que je le conçois.

S’il avait une profonde aversion pour le pouvoir et ses inévitables abus, et s’il a eu des sympathies pour la cause malheureuse des anarchistes catalans victimes du stalinisme, il émettra également vers la fin de sa vie des réserves pleines de lucidité sur l’anarchisme en tant que dogme, qui comme toute utopie n’est pas sans potentiel totalitaire. Cet extrait d’un essai de 1947 intitulé « Lear, Tolstoï et le Bouffon » (il est significatif que Tolstoï ait été un grand ami de Proudhon) résume bien son analyse lucide de l’anarchisme :

Certaines attitudes telles que le pacifisme ou l’anarchisme qui, en surface, semblent impliquer une volonté de renoncer entièrement au pouvoir, ne font au contraire qu’encourager le goût du pouvoir. En effet, si vous adhérez à une foi qui paraît exempte de la saleté habituelle de la politique, une foi dont vous ne retirez aucun avantage matériel, cela vous confirme assurément que vous détenez la vérité. Et si vous détenez la vérité, il vous semble tout naturel de forcer les autres à penser comme vous.

Au global comme supposé « anarchiste conservateur » on a fait nettement mieux qu’Orwell : n’en déplaise aux nouveaux réacs, Orwell était un homme de gauche et un socialiste. Point.

En cela l’essai de Michéa, faisant en somme d’Orwell un « anarchiste de droite » – expression qui désigne en pratique quelqu’un d’extrême droite mais un peu excentrique, comme un Céline qui fut antisémite sous Vichy, un Cioran qui fut néo-nazi fanatique en Roumanie, un Ernst Jünger se disant « anarque » une fois démobilisé de la Wehrmacht occupant la France, voire un Jean-Marie Le Pen selon ses proches  – est symptomatique de ce travail de récupération et d’ (extrême) droitisation d’une certaine pensée de gauche pour s’en attribuer l’aura morale en la détournant de son sens initial. Proudhon est d’ailleurs en train de subir actuellement un traitement similaire, tout à fait comparable à l’improbable récupération sans succès par l’Action Française au début du XXème siècle, L’impertinent aura l’occasion d’y revenir prochainement.

Avant d’entreprendre une démolition de l’essai de Michéa, il convient tout d’abord d’en dire le plus grand bien. L’essai, tel qu’il fut publié en 1995, se décompose en effet d’une première partie rédigée en 1984 portant justement sur l’oeuvre « 1984 » d’Orwell, qui est tout à fait impeccable intellectuellement ; et une deuxième partie, elle en revanche excessivement discutable, et constitutive d’un profond contre- sens que l’on doit probablement tant au goût de la formule qu’à l’absence de rigueur académique requise pour une opération de falsification en règle.

Difficile de trouver une analyse aussi élégante et clairvoyante de « 1984 ». Michéa montre bien qu’Orwell n’est pas du tout un pessimiste et que son oeuvre est avant tout une satire, censée donc être drôle. Une satire de quoi ? De l’intelligentsia de gauche de son époque, anesthésiée dans son sens des réalités et déconnectée des classes populaires, expropriant le véritable socialisme venu du monde ouvrier, pratiquant une langue de bois standardisée, fascinée par le mythe totalitaire soviétique, et rêvant au final d’une société hiérarchisée où ce serait enfin l’intellectuel qui aurait le fouet entre les mains.

Michéa perçoit très justement que l’inspiration fondamentale d’Orwell est « La Révolution Managériale » de James Burnham, essai publié en 1941, à peu près complètement oublié aujourd’hui mais qui eut à l’époque un grand retentissement. La thèse de Burnham était en substance que le capitalisme allait disparaître, sans pour autant que le socialisme prenne sa place : les maîtres de cette tyrannie managériale à venir allaient être la nouvelle classe de managers et de techniciens contrôlant en pratique l’appareil productif, et partant la société. Et Burnham analyse l’Allemagne nazie (dont il prévoit la victoire) et l’URSS comme les sociétés les plus avancées dans cette révolution sociale, dont la guerre n’est au fond qu’un des instruments.

Orwell établit la filiation directe avec l’analyse de Burnham en décrivant ainsi la classe dirigeante du monde dépeint dans 1984 : « la nouvelle aristocratie était composée pour la plus grande part de bureaucrates, de savants, de techniciens, de leaders syndicaux, d’experts en publicité, de sociologues, d’enseignants et de politiciens professionnels ». Michea conclut cette partie en rappelant, encore une fois très justement, qu’Orwell est un socialiste démocratique et que 1984 n’est pas du tout une attaque, comme on a pu le croire à tort, à l’égard du parti travailliste britannique, dont il se dit un fervent supporter. Cette analyse est plus que d’actualité puisque l’actuel pouvoir politique, pur produit de l’oligarchie économique, est la confirmation parfaite de la pertinence de cette prophétie.

Si Michéa, qui n’est pas encore un intellectuel médiatique, présente une copie impeccable en 1984, la deuxième partie, celle de 1995, s’avère quant à elle extrêmement problématique puisqu’il y développe l’idée qu’on pourrait étiqueter Orwell comme un anarchiste tory (en référence au parti conservateur britannique)  : ce qui est un contre sens absolu, pour ne pas dire un « fait alternatif ». Effectivement si la première partie est correctement référencée à l’oeuvre d’Orwell, la deuxième partie ne repose plus quant à elle sur rien de concret qui puisse sérieusement tenir la route : Michéa fait avant tout dire à Orwell ce qu’il a envie qu’il dise, à savoir cautionner un discours qu’on ne peut que qualifier de conservateur, voire de réactionnaire, et qui n’appartient qu’aux obsessions sociétales de Michéa.

Il est vrai qu’Orwell, qui n’a jamais été marxiste (même si son chien s’appelait Marx), n’a pas été dupe du mythe soviétique, de son avenir radieux et de ses prétendus lendemains qui chantent. Il n’a jamais pensé non plus qu’il soit absolument nécessaire de faire complètement table rase du passé, encore moins de créer un « homme nouveau » totalitaire, de se déraciner de son environnement familial et social, pour pouvoir réaliser une émancipation de l’humanité. Il ne croyait pas non plus à cette vision marxisante d’un progrès scientifiquement organisé ayant congédié la common decency, c’est-à- dire cette morale de bon sens instinctive et populaire, à tort taxée de « morale bourgeoise » par les commissaires politiques de son temps. Pour Orwell, comme pour Camus ou Koestler (ils furent peu nombreux), et contrairement à l’éthique douteuse des révolutionnaires de profession de son temps et à leur romantisme de la violence politique, la fin ne justifiait pas les moyens : des moyens immoraux ne pouvaient que déboucher sur un despotisme, et non sur le paradis terrestre promis par toutes les propagandes totalitaires.

Il faut préciser que cet anti-communisme est chez Orwell un anti-communisme de gauche, c’est-à-dire profondément anti-autoritaire. Vers la fin de sa vie, pour éviter toutes confusions, il va ainsi refuser de s’associer aux diatribes anti-communistes des conservateurs britanniques, pour ne pas cautionner politiquement ces derniers. Lorsqu’il ne sera plus en mesure de se défendre depuis sa tombe, Orwell sera récupéré durant la fin de la guerre froide par les néo-conservateurs et la Nouvelle Droite pour son anti-communisme, en passant sous silence son combat contre les totalitarismes de droite. Il faut aussi préciser que chez Orwell la notion de common decency, d’ailleurs assez fluide, ne trouve pas sa source dans un attachement passéiste à une quelconque tradition idéalisée que ce soit, mais plutôt dans les propriétés anthropologiques universelles et intemporelles des classes populaires du fait de la simplicité même de leur mode de vie qui favorisent l’entraide et le bon sens.

En revanche, Michéa se lance dans une diatribe, devenue depuis obsessionnelle, qui justifiée ou non, n’appartient véritablement qu’à lui. Il fait le procès de mai 68 qui aurait détruit les valeurs morales traditionnelles préparant ainsi le terrain pour le libéralisme économique et la généralisation de la logique marchande à l’ensemble des relations humaines (on ne peut pas lui donne d’ailleurs pas complètement tort, c’est aussi un diagnostic qu’on retrouve chez Houellebecq, l’humour en plus). Mais Michéa va plus loin. Il rejette entièrement ce qu’il appelle la « métaphysique du Progrès », condamne la fascination « gauchiste » pour les « marges » et la liberté des moeurs, puis enfin les droits de l’homme et « la lutte contre l’intolérance et de toutes les formes de discrimination » (ses guillemets, signes de sarcasme).

Bref, Michéa se livre à un discours ouvertement réac, bien assumé. Et c’est précisément là qu’intervient Orwell comme instrument de légitimation totalement anachronique de ce discours. Michéa conclut son essai par un « Nous avons terriblement besoin d’anarchistes tory de la trempe de George Orwell » (sous-entendu, de gens comme Michéa ?). Un peu avant Michéa nous dit, en parlant d’Orwell « Ce sens de la provocation prit une forme extrême lorsqu’il se définit comme un « anarchiste tory« . En refusant, ne fut-ce que par jeu, de faire du mot « conservateur » l’insulte absolue, Orwell frappait le système capitaliste au coeur de tous ses dispositifs intellectuels ». Avec une intéressante et sibylline note de bas de page : « Pour de plus amples détails sur l’origine de cette expression, voir B. Crick. »

Le diable est toujours dans le détail… et c’est dans ce tour de passe-passe que s’introduit le contre-sens et la falsification car ce que dit Michéa s’avère en y regardant de plus près rigoureusement faux. En effet ce que dit Crick, le biographe de référence d’Orwell, c’est qu’Orwell aurait utilisé cette expression dans ses jeunes années, bien avant qu’il ait développé sa pensée politique. Rappelons-le George Orwell (nom de plume d’Eric Arthur Blair) vient d’une famille moyennement upper class et fréquenta le prestigieux collège d’Eton, donc il n’est pas étonnant qu’il ait pu par excentricité toute britannique et sens de la formule se qualifier ainsi étant jeune. Par cette formule d’auto-dérision Orwell entendait exprimer certes un rejet vaguement anarchisant de l’autorité, mais surtout ce préjugé de classe qui faisait de lui malgré tout un snob avec les pires préjugés et stéréotypes à l’égal de la classe ouvrière (il en était parfaitement conscient), comme par exemple cette croyance que les ouvriers sentaient mauvais ! Ce sont précisément ces préjugés et ce mépris de classe qu’Orwell considérait comme tory chez lui, pas un soit-disant attachement à quelque traditions ou terroirs ancestraux que ce soit. Ainsi le recours conceptuel simultané par Michéa à l’anarchisme conservateur supposé d’Orwell et à la common decency ne fait strictement aucun sens. Et Michéa néglige le fait biographique pourtant fondamental du grand intérêt et de la grande tendresse d’Orwell pour les « marges » de la société, comme il le montrera notamment par « Dans la dèche à Paris et à Londres ».

Comme nous l’avons vu précédemment, il est clair qu’à partir du moment où Orwell commence à développer une réelle pensée politique, et ce jusqu’au terme de son existence, Orwell ne se définira plus que comme socialiste démocratique. Et il est clair aussi qu’à partir de sa rencontre véritable en immersion avec le prolétariat britannique en 1936, lors de la rédaction de son livre-enquête « Le Quai de Wigan », Orwell va totalement et définitivement perdre ses préjugés de classes absurdes en développant notamment cette notion essentielle de common decency, qui est précisément l’anti-thèse totale de sa posture initiale d’anarchiste tory snob et poseur.

Par ailleurs, et plus fondamentalement, Orwell va précisément utiliser (une seule fois dans toute son oeuvre) cette expression « anarchiste tory » en 1946, soit pratiquement à la fin de sa vie et en pleine rédaction de 1984, non pas pour se définir lui-même ainsi… mais au contraire pour critiquer et tourner en dérision les opinions politiques tout à fait réactionnaires et absurdes de Swift, dans le très intéressant essai Politics vs. Literature: An examination of Gulliver’s Travels (http://orwell.ru/library/reviews/swift/english/e_swift).

Au travers de son analyse des Voyages de Gulliver, l’oeuvre maîtresse de Swift, Orwell va dresser un portrait politique satirique haut en couleur de ce dernier, qu’il va lui pour le coup qualifier d’anarchiste tory : à savoir un être profondément misanthrope, ayant une haine morbide du corps humain et probablement un frustré sexuel, pessimiste et dépressif, franchement réactionnaire et adversaire de tout progrès (ce qui est expressément une critique de la part d’Orwell), hostile à la science et à la médecine, souhaitant une société statique et fermée sur elle-même, ridiculement fasciné par un passé idéalisé et décliniste, iconoclaste et rebelle mais absolument pas de gauche, dénonçant les despotismes (et visionnaire sur les Etats policiers du futur) mais pas démocratique pour autant, moquant les puissants mais surtout d’un point de vue aristocratique aigri et rancunier, et tout à fait méprisant à l’égard du peuple. Bref, une description parfaite et intemporelle d’un cauchemar réac de la part d’un intellectuel de gauche, et Orwell va jusqu’à moquer les réacs tory de son temps, qui à l’instar d’un Michéa aujourd’hui ne manquent pas de faire des vannes convenues l’air entendu et auto-satisfait sur tout ce qui serait « moderne » ou « progressiste ».

Orwell dit explicitement qu’il est en parfait désaccord politique avec Swift, mais qu’en revanche (comme d’ailleurs l’auteur de ce billet) il admire l’oeuvre swiftienne au plan littéraire, qui est incontestablement d’une inventivité tout à fait géniale notamment dans le genre dystopique. Orwell conclue son essai en disant en substance que quelque soit l’orientation politique d’un auteur, à condition qu’il soit un minimum sain d’esprit (excluant ainsi un auteur qui serait du KKK), il est parfaitement en mesure de produire une oeuvre d’art admirable.

Cette analyse textuelle du concept d’anarchiste tory chez Swift et falsifié chez Michéa n’a rien d’un scoop. Elle a été déjà largement faite, et notamment de manière moins pamphlétaire par Jean-Jaques Rosat en 2009 dans l’excellent article « Ni anar, ni tory, socialiste » paru dans le Magazine Littéraire (http://www.magazine-litteraire.com/ni-anar-ni-tory-socialiste).

Et c’est précisément ce qui est choquant, car aussi bien Michéa que ceux qui s’emparent aujourd’hui un peu partout de cette étiquette d’anarchiste conservateur posée sur Orwell savent pertinemment que c’est mensonger et capillotracté au possible : un paradoxe toute de même pour des gens qui prétendent dénoncer la désinformation des médias et nous « réinformer ». L’exemple type est évidemment l’ex « Comité Orwell » – rebaptisé « Les Orwelliens », une façon bien totalitaire de poser un monopole sur la pensée d’Orwell – sous la férule de l’animatrice vedette Polony. « Les Polonyens », à l’instar de Polony TV – initialement « Orwell TV » avant que les ayant droit protestent d’une utilisation commerciale sans autorisation du nom d’Orwell, encore un paradoxe pour des supposés anti-libéraux – serait sans doute une appellation bien plus juste, puisqu’il s’agit surtout de propager des idées qui appartiennent surtout à Polony et à ses collaborateurs.

Il était assez révélateur, et somme toute amusant, de constater que la bibliographie du manifeste polonyen de 2016 « Bienvenue dans le pire des mondes, le triomphe du soft totalitarisme » ne contienne aucun ouvrage d’Orwell, et que les seules références à Orwell soient de rares citations lapidaires et stéréotypées à la portée d’un lycéen paresseux « pompant » son devoir à la maison sur wikipédia.

Fort de cette absence totale de compréhension sérieuse de la pensée orwellienne, on en arrive à lire des discours assez hallucinants sur le communisme et leurs déchets politiques contemporains, qui auraient effrayé Orwell. La chute du Mur de Berlin n’est pas décrite comme la fin des dictatures soviétiques à l’Est, mais « la fin de l’utopie communiste (…) qui socialisait encore beaucoup de jeunes d’origine immigrée en banlieue ». On ostraciserait injustement la Chine de Xi Jinping pour sa répression de sa minorité musulmane ouïgour : « il faut cesser de faire la leçon à la Chine sur ce qu’elle considère relever de sa souveraineté ». « La Russie et la Chine n’entendent pas céder aux sirènes du néolibéralisme » (mais sur quelle planète vivent donc les Polonyens pour être dans un tel déni du réel ?). « Les deux pays ont une conception très traditionnelle de leur souveraineté et n’acceptent pas les ingérences des néolibéraux occidentaux, au nom de la démocratie et des droits de l’homme ». « La Chine et la Russie ne sont-elles pas les deux nouveaux ennemis du camp du Bien que prétend incarner la démocratie américaine ». etc, etc.

Une telle fascination et compromission avec des régimes autoritaires, et franchement totalitaires en ce qui concerne la Chine, a de quoi laisser perplexe de la part de journalistes censés défendre la « vraie » démocratie dont nous serions privés… et nous interroger sur ce qu’ils envisagent réellement pour nous comme régime « vraiment » démocratique. Il y a par ailleurs dans ce manifeste polonyen une véritable haine viscérale, tout à fait d’extrême droite, exprimée en continu à l’encontre de la liberté individuelle, avec toutes ces expressions employées dans un sens négatif : « primat de l’individu », « hyper-individualisme », « le règne sans partage et le caractère indépassable du bon plaisir individuel », « la prééminence absolue de l’individu dont il s’agit de laisser s’épanouir les talents », « l’individu comme mesure de toutes choses »… et la plus belle pour dénoncer l’idéologie prétendument soft totalitaire qui serait la notre : « une construction idéologique purement individualiste dans laquelle chacun oeuvre à l’affirmation de son moi en dehors de toute communauté nationale, de tout destin collectif ». Cette dilution prônée de l’individu au nous collectif, constitutive d’un régime totalitaire, a de quoi dérouter de la part de gens qui prétendent prôner « la liberté d’expression et le pluralisme des idées » : est-ce donc dans le nous collectif prôné par Du Pont Aignan et sa camarade Le Pen, chers visiblement aux Polonyens depuis la publication de leur manifeste, que l’individu monstre d’égoïsme est censé au final se fondre ? Comme diraient nos amis britanniques : thanks, but no thanks.

Ce qui est amusant également c’est que tout ce petit monde identitaire et souverainiste, défilant joyeusement sous la bannière du « patriotisme » vertueux (qui n’aurait, bien sûr, rien à voir avec du nationalisme bête et méchant), de Polony à Marion Maréchal (Nous Voilà ?) s’est retrouvé dans la revue Elements de juin-juillet. Revue qui refuse sans doute l’appellation « diabolisante » à ses yeux d’extrême droite, mais qui fait par exemple en page 94 une apologie révisionniste excessivement choquante et profondément nauséabonde de Leni Riefenstahl : rappelons-le, la cineaste et chouchou d’Hitler, qui a eu un rôle majeur par ses films de propagande tout à fait ignobles dans la création du mythe et du culte de la personnalité hitlériens, et qui utilisera tout de même durant la guerre des figurants tziganes sortis temporairement de leurs camps comme de la main d’oeuvre forcée, et qui finirent pratiquement tous gazés à Auschwitz peu après.

La charmante Leni, que la Revue Elements trouve si adorable (« Comment ne pas être amoureux de Leni Riefenstahl ? ») alors qu’elle n’aurait pas complètement démérité d’une corde au procès de Nuremberg comme son bon ami Streicher ou Goebbels s’il ne s’était pas suicidé, écrivait ainsi à son papa gateau Hitler qu’elle a toujours vénéré le 14 juin 1940, le jour où Paris fut déclaré ville ouverte :

C’est avec une joie indicible et une grande émotion que nous partageons avec vous mon Führer cette grande victoire qu’est pour l’Allemagne et pour vous l’entrée des troupes allemandes dans Paris. Cela dépasse l’imagination humaine que d’être capable de réaliser des actes sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Comment pourrons nous jamais vous remercier pour cela ?

Les véritables patriotes comme Orwell qui défendirent la démocratie britannique et européenne contre le nazisme, ou simplement les individus dotés d’un minimum de common decency intellectuelle, méditeront sur cette étrange et paradoxale promotion d’un multiculturalisme sans frontières franco-allemand et de ces sinistres migrants défilant en masse au pas de l’oie sur les Champs-Elysées. Triste conclusion en forme d’inquiétante impasse ou espérons-le d’avertissement, qui illustrera peut-être la nécessité pour ne pas dire l’urgence de sortir des penseurs de gauche anti-totalitaires comme Orwell des impostures idéologiques actuelles de l’extrême droite et de ses compagnons de route. Pour ne pas dire de ses idiots utiles.

© Francois Serrano 2017

 

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