« The Circle » : une très pertinente dystopie à l’ère des GAFA

Le film The Circle qui vient de sortir, au vu de sa programmation estivale et des critiques plus que moyennes qu’il a (injustement) reçu, a a priori tout du blockbuster de gentille science-fiction inoffensive de saison, vite vu dans une salle merveilleusement climatisée, vite oublié comme le mauvais pop corn de la séance. C’est pourtant une erreur car ce film réalisé par James Ponsoldt, adapté du roman de 2013 Dave Eggers qui a co-écrit le scénario, s’avère être dans le genre dystopie une petite réussite.

Certes, au plan purement cinématographique, c’est loin d’être un chef d’oeuvre du 7ème art et le film souffre d’un formatage hollywoodien manquant globalement d’inspiration au plan formel. Une approche davantage film d’auteur par un grand réalisateur aurait pu transformer un scénario absolument génial en un très grand film d’anticipation. Néanmoins, et précisément sur la force du scénario mais aussi de très bons Emma Watson et Tom Hanks, on en ressort profondément chamboulé dans notre vision du monde que nous préparent en ce moment même les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon)… qui dans cette fiction ont fusionné pour donner naissance à la toute puissante multinationale du réseau social aux airs de secte : The Circle.

Car le sujet central de The Circle, et c’est là où ce film est véritablement stimulant, est au fond moins le projet hégémonique des GAFA en matière de surveillance « orwellienne »  – ce thème incontournable est bien sûr abordé, mais a déjà été fait et refait – que notre volonté collective à tous de vivre dans une société où notre vie privée a disparu. Une société où nous pourrions choisir en coming out de passer sur un mode de transparence totale – comme nous pourrions décider de devenir végan – où tous nos faits et gestes sont consultables par tout le monde sur les réseaux sociaux en permanence, et nous assurant à tous moments une interactivité avec nos innombrables friends et followers. Une société où en définitive la surveillance n’est pas, comme dans 1984, un instrument à sens unique d’un pouvoir central totalitaire, mais où la transparence est le mode « normal » des relations sociales : ce que nous vivons déjà et auquel nous souscrivons tout à fait librement, avec souvent la peur de nous retrouver seuls au monde en l’absence de connection à nos réseaux sociaux favoris. Renversement total : Winston Smith retrouvait son humanité en échappant aux caméras panoptiques de Big Brother, alors que nous nous avons l’impression angoissante de ne plus être personne si on ne nous observe pas.

Sans dévoiler la chute du film qui est véritablement très intelligente – et finalement plus intéressante (et dérangeante) que dans le roman – The Circle nous propose une dystopie tout à fait ambiguë, où il est bien difficile de saisir ce qui est désirable ou pas pour le futur en matière d’utilisation des réseaux sociaux… dont nous ne sommes finalement qu’aux débuts et qui vont immanquablement évoluer vers davantage de réalité augmentée dans notre quotidien.

Réalité augmentée, mais aussi humanité augmentée dans une perspective résolument transhumaniste : The Circle nous montre, avec un réalisme d’autant plus frappant qu’il décrit déjà très largement des avancées technologiques bientôt disponibles, comment notre corps sera en permanence surveillé et quantifié pour des raisons médicales et de sécurité physique : pour prévenir, guérir, et secourir en cas de danger. Cela peut paraître effrayant, mais une fois une telle possibilité offerte pourrons-nous la refuser à nous-mêmes et encore moins à nos proches ?

Cette transparence universelle vers laquelle nous tendons ne va pas sans poser de vrais problèmes philosophiques et sociaux : quel sera le sort de ceux qui refuseront de devenir totalement transparents ? seront-ils les futurs parias et asociaux, où le refus de tout dévoiler de soi pourrait être interprété par l’écrasante majorité (à n’en pas douter) comme des cachotteries et des mensonges par omission ? comment pourrons-nous préserver nos secrets légitimes, comme par exemple nos choix politiques, si comme le film l’anticipe les élections passeront par Internet (là aussi à n’en pas douter à terme) ? Sur ce sujet électoral le film soulève la question du vote obligatoire, que les pro ou anti FI apprécieront….

Ce film questionne aussi l’entreprise, et notamment la très grande, comme une entité politique et fortement idéologique qui ne dit pas son nom, et qui prend de plus en plus de place dans la « gestion » de notre vie quotidienne et intime. Si le totalitarisme peut être décrit comme un projet de contrôle total de l’ensemble de l’expérience humaine, alors il n’est pas complètement galvaudé de penser les grandes firmes comme ayant un fort potentiel totalitaire. The Circle illustre ainsi de manière convaincante comment dans la culture d’entreprise « cool et créative » en mode start-up permanent – dont notre actuel président éolien est l’incarnation caricaturale – les frontières entre travail et vie privée sont abolies, et comment les communications personnelles y compris sur les réseaux sociaux deviennent le core business de l’entreprise. On y voit aussi de manière inquiétante comment, sur le paradigme du call center généralisé, le travail tertiaire de plus en plus intensifié ressemble étrangement à du taylorisme 2.0. : où comme dans sa version initiale toute action est soumise à un chronométrage précis, et à une évaluation quantitative sous forme de feedbacks instantanés de la part des clients ou de collègues… l’entreprise évaluant même notre « coolitude » au sein de l’entreprise par un système de notation de nos petits camardes, malheur à celui qui ne sera pas cool !

Le taylorisme – ou organisation scientifique du travail, dont le Lean Management n’est qu’un des avatars – est d’ailleurs un thème central dans le genre dystopique, dans la mesure où la vision utopique et démente de Taylor, le premier consultant en management de l’histoire et fondateur de la pensée managériale contemporaine, était d’appliquer ses méthodes productivistes et despotiques d’efficience et d’optimisation industrielle permanente à l’ensemble de l’expérience humaine (école, église, habitat, santé, etc) : utopie que le numérique est en train de réaliser. « Nous autres » de Zamyatin, dont 1984 s’inspire, était une satire de la Russie taylorisée de Lénine, où ce véritable psychopathe avait choisi de prendre Taylor au mot, faisant du taylorisme (plus que le marxisme, qui n’avait pas décrit le fonctionnement concret du communisme) le véritable fondement de l’économie bolchévico-stalinienne (précision : en rien « soviétique », puisque Lénine a précisément éliminé les soviets auto-gérés dès qu’il a pris le pouvoir). « Le meilleur des mondes », également inspiré par « Nous autres », avec son Grand Ford est quant à lui une satire du fordisme, variante du taylorisme. « L’Utopie » de Thomas More, qui fonda le genre dystopique il y a cinq siècles exactement, était de fait une préfiguration du productivisme moderne puisque More y décrit un monde quantifié, chronométré, productiviste et sous surveillance permanente qui ressemble étrangement à un totalitarisme communiste ! Il est à regretter que Marx et Engels n’aient pas eu le sens de l’humour british, malgré leurs décennies en Angleterre, ça leur aurait empêché de prendre au sérieux comme désirable ce monde horrible et absurde qu’avait voulu décrire Thomas More pour faire une satire de la société de son époque.

Dans cette société à venir (même si elle est déjà très largement déjà là, c’est bien ce qui est inquiétant !) que nous décrit The Circle, le pire qui puisse arriver à quelqu’un est « de ne pas réaliser son plein potentiel ». C’est un miroir dystopique drôlement pertinent, puisque nous avons un peu tous tendance à vivre de nos jours selon ce prisme productiviste, complètement hérité de la pensée taylorienne : Taylor prenait la performance sportive permanente comme modèle… du moins pour les autres, sous son contrôle sadique dans l’usine un chronomètre à la main, car c’est évidemment épuisant et requiert à un moment donné des dopants… qui ne font que retarder la chute en burn out, le mal tout à fait taylorien du siècle !

Bref un film beaucoup plus riche au plan sociologique qu’une simple et ressassée dénonciation des méfaits hégémoniques réels ou fanstamés des méchants GAFA (dont nous n’arrivons pas à nous passer tout en les critiquant)… comme quoi, parfois (pour ne pas dire souvent) une mauvaise évaluation de Télérama peut s’avérer être une bonne indication que le film même hollywoodien vaut peut-être du coup qu’on s’y intéresse de près…

© Francois Serrano 2017

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