Qu’est-ce que le macronisme ? Analyse d’une révolution managériale en marche

Le macronisme s’est constitué sur cette vision prétendument «moderne et progressiste» d’un dépassement des clivages droite-gauche censés être archaïques et has been. Deux mois de macronisme en action permettent de saisir la nature de ce régime, qui prend pour paradigme de «gouvernance» l’entreprise : tout le problème étant que l’entreprise est l’une des formes d’organisation les moins démocratiques et les plus despotiques qui soient, territoire privilégié d’un mépris de classe de plus en plus assumé envers des travailleurs qui ne sont « rien », et dont l’efficacité n’est qu’un mythe.

On a ainsi beau chercher dans le projet d’amaigrissement drastique du code du travail quoi que ce soit qui puisse théoriquement favoriser l’emploi d’un iota, on a du mal à y trouver autre chose que des avantages à sens unique accordés aux employeurs, pour leur plus grande satisfaction opérationnelle et financière : moins de droits et plus de précarité pour les salariés, moins de protection pour la santé et la vie même de ces derniers avec la disparition de CHSCT autonomes et l’attaque en règle contre le compte pénibilité, plus d’arbitraire permis dans les décisions des directions, qui bénéficieront au global d’un rapport de force encore plus favorable face aux salariés dans un marché du travail déjà excessivement précarisé.

Comme si les prétendus privilèges exorbitants de ces salariés étaient la cause de la crise que nous connaissons depuis 2008 : crise, il est toujours bon de le rappeler, causée (et ce en toute impunité) par les excès spéculatifs et les fraudes prédatrices de la haute délinquance financière, dont notre improbable président plus éolien que jupitérien – Eole étant le dieu du vent – est le pur produit.

D’ailleurs le candidat Macron s’était bien gardé d’inclure explicitement et ouvertement cette révision dans sa charmante brochure-programme présidentielle (autrement qu’en quelques rares mots discrets et sibyllins de type prospectus de produits financiers toxiques), où la première grande réforme ô combien progressiste et consensuelle était censée être celle de l’éducation. Dans un vague enthousiaste tout à fait macronien, il était même question « d’inventer de nouvelles protections » sur le modèle tant vanté de la fléxi-sécurité scandinave. La « fléxi » on commence à voir ce que c’est, pour notre douleur, mais où est donc passée la pommade de la « sécurité » qui était promise ? En ne proposant que la partie du deal défavorable aux employés sans proposer ces fameuses nouvelles protections compensatoires, Macron viole dès le début de son quinquennat ses promesses de campagne et la confiance que beaucoup, sans doute trop naïvement lui ont accordé : électeurs il est vrai notoirement à la mémoire de poisson rouge, encore prêts à s’enthousiasmer pour des évènements majeurs que la poignée de main ferme et « charismatique » à Trump, les petits fours servis à Poutine à Versailles ou la visite en grande pompe de Rihanna.

Ceux qui ont aimé la loi El Khomri au 49.3 vont adorer l’ordonnance Pénicaud, prête à casser du code du travail en pleine torpeur estivale, maintenant tout risque de résistance électorale passé depuis le 18 juin. Il est vrai que l’Assemblée n’est plus aujourd’hui qu’une chambre d’enregistrement de la part d’un contingent de yes men and women (avec pour principales forces d’ « opposition » un parti qui ne trouvait pas le programme de Macron assez libéral, et une France Insoumise réduite hélas à des protestations essentiellement symboliques) donc après tout pourquoi faire semblant d’un débat parlementaire démocratique. Sous la bannière éternellement souriante du « progressisme » c’est en fait un véritable « régressisme social » sans contrepartie ou garde-fou qui commence, tant sur le fond que sur les méthodes.

La plainte portée par l’ex-DRH Pénicaud (qui se voit sans doute maintenant en DRH de France SAS) contre un journal, Libération, qui n’avait fait que faire son métier de contre-pouvoir en révélant le projet du gouvernement était assez symptomatique d’un gouvernement plus familier de l’omerta des affaires et des relations publiques cadenassées en entreprise, que du débat démocratique et de la liberté de la presse. Le Ministère de la Vérité du porte-parole Castaner à la langue de bois massif a lui tout du ton tout à fait pravdaesque de la communication corporate. On ne saurait trop s’étonner d’ailleurs que dans cette « simplification » (doux euphémisme) du code du travail – ou plutôt cette simplification des droits des salariés – on ne trouve guère de renforcement de la protection des lanceurs d’alertes qui en aurait bien besoin. On se doute bien que ce point, pas plus qu’une loi de « moralisation de la vie économique » qui pourtant ferait le plus grand bien à certains ministres et sponsors officieux de notre président éolien, ne sont pas vraiment des priorités du gouvernement et de son partenaire industriel, le MEDEF : « Make MEDEF great again ! » est d’ailleurs le réel leitmotiv de moins en moins subliminal de l’action gouvernementale en cours.

Le macronisme s’avère en réalité comme une forme de révolution managériale, s’accompagnant d’une guerre sociale qui est sa réelle finalité. Ce qui se profile est des plus préoccupants et il faut espérer que l’autre société civile, qui est comme d’habitude totalement absente à l’Assemblée, celle des classes populaires, moyennes et défavorisées, trouvera les moyens de se défendre dans la rue et sur les lieux de travail dans une véritable guerre sociale qui ne dit pas son nom. La célèbre formule de Warren Buffett « Tout va très bien pour les riches dans ce pays, nous n’avons jamais été aussi prospères. C’est une guerre de classes, et c’est ma classe qui est en train de gagner » est on ne peut plus d’actualité en France. Même si pour qu’il y ait guerre encore faut-il qu’il y ait deux belligérants, et donc en l’occurrence on pourrait davantage parler d’agression sociale à sens unique. La diminution de 5 euros par mois des allocations logement, une économie de bouts de chandelle, n’a pas d’autre sens que celui d’une volonté d’humiliation des classes populaires, la déshumanisation et la démoralisation de l’adversaire étant essentielles dans toute guerre.

L’illusion sous-jacente au macronisme est en effet au fond de pouvoir « gérer » une nation (et non plus la gouverner) comme une entreprise. L’illusion est pour beaucoup séduisante car elle contient la promesse, hélas communément admise, de l’efficacité que l’entreprise privée est supposée incarner par contraste à ce qui serait la besogneuse et tatillonne bureaucratie d’Etat « so 20th century ». Le seul problème est que la prétendue efficacité de l’entreprise est un mythe complet, dans sa profonde aptitude aux gaspillages, aux externalités aux frais de la communauté et aux décisions absurdes sur la base de calculs financiers à toujours plus court terme.

De plus, et peut-être surtout, l’entreprise est sans doute l’une des formes d’organisation du pouvoir les plus despotiques, pour ne pas dire totalitaires, qui soient. L’attitude du gouvernement face à la presse est tout à fait symptomatique des mauvaises habitudes que peuvent prendre des dirigeants d’entreprise dans un système où il n’y a pas d’élections et de débats démocratiques, pas de contestation possible des décisions hiérarchiques, l’exclusion systématique des « emmerdeurs » qui oseraient s’émouvoir des instructions peu éthiques venues d’en haut, un monopole des moyens de communication et de propagande largement mensongère, un goût pour le moins-disant législatif surtout en matière salariale et fiscale, et une fâcheuse tendance à la promotion de parfaits incompétents au motif qu’ils sont hiérarchiquement loyaux et « corporate ». Plusieurs membres du gouvernement et des candidats du MEDEF En Marche se sont récemment illustrés dans ces travers.

En ce sens Macron réalise le projet politique un peu fou de l’utopiste Saint-Simon qui au 19ème siècle rêvait d’un Parti Industriel où entrepreneurs, industriels et banquiers prendraient enfin le pouvoir politique qui leur est dû, sans les inefficacités propres à un régime parlementaire. Plus récemment, en 1941, James Burnham avait théorisé La Révolution Managériale : cette idée, prophétique, selon laquelle une nouvelle classe composée de cadres supérieurs, de techniciens, de financiers, de managers allait prendre le pouvoir politique, pouvoir dont ils sont par déformation professionnelle assoiffés… pour y installer une nouvelle forme de despotisme bien plus « professionnel » que ceux du passé. George Orwell s’était largement inspiré de cette prémonition pour créer 1984, qui plus qu’une satire du stalinisme est en réalité celle d’une révolution managériale qu’il voyait venir… Pas étonnant que beaucoup d’entreprises aient un air orwellien, c’est un peu par définition.

Le mythe de l’avènement supposée de la « société civile » participe pleinement du discours de l’utopie managériale macronienne. Visiblement ni les ouvriers ni les chômeurs n’ont font partie : pas un seul ouvrier (alors qu’ils représentent 20% de la population active), pas un seul chômeur (3,7 millions de personnes, 9 millions sous le seuil de pauvreté) dans cette nouvelle Assemblée censée représenter la France dans toute sa diversité. Ils forment visiblement la « société incivile ». Les employés sont un peu mieux lotis : 5% des députés… contre 30% de la population active. Les CSP+ (cadres sup, chefs d’entreprise, professions libérales, politiques professionnels) représentent près de 90% des sièges. On comprend donc ce que signifie vraiment la fameuse « société civile » : vocable marketing, typique de la novlangue managériale, pour désigner la prise du pouvoir effective du Parti Industriel saint-simonien. On objectera que cette injustice sociologique n’est pas nouvelle. Certes, mais elle s’est encore accentuée avec l’arrivée massive de managers du privé, et la manipulation sémantique de l’opinion sur ce sujet s’accompagne de l’illusion des membres mêmes de ce nouveau Parti Industriel quant à leur légitimité à incarner l’ensemble de la nation. On ne sert jamais mieux mieux ses intérêts de classe qu’avec l’assurance que confère la bonne conscience de faire prétendument le bien de tous. La plus-value en stock options de la DRH Pénicaud sous fond de licenciements boursiers chez Danone donne toute sa signification à cette bonne conscience managériale du macronisme.

L’incompétence politique manifeste de beaucoup de ces nouveaux responsables nationaux et locaux du MEDEF En Marche a été commentée très largement ces dernières semaines, parfois avec humour et sarcasme, mais de plus en plus avec consternation. C’est à la fois vrai, mais aussi dangereusement faux. Bien sûr par rapport à une culture classique politique de la chose publique c’est tout à fait vrai. Mais ces personnes, qui viennent pour la plupart du monde de l’entreprise, ne sont pas sans compétences, ou du moins sans idéologie. Sous une apparence de neutralité pseudo-technicienne, l’idéologie managériale – telle qu’enseignée notamment dans toutes les écoles de commerce du monde – suppose une véritable vision du monde et, partant, du pouvoir : un monde où précisément cette nouvelle classe managériale a très largement pour objectif son enrichissement personnel le plus rapide et le plus massif possible « qui lui est dû » ; ainsi que l’exercice du pouvoir le plus total sur la base de la pyramide, naturellement en premier lieu au sein de l’entreprise par toutes les méthodes managériales de domination possibles, puis idéalement au niveau de la nation conçue comme une vaste entreprise qu’ils se sentent plus que tout autres légitimes pour « gérer ».

Il semble important de souligner que cette idéologie managériale (dont on parle malheureusement assez peu), qui a progressivement émergé dans les business schools américaines dans les années 80, n’est en rien « libérale » dans son rapport au monde. Là où la compétition de marché la plus féroce lui est essentielle, c’est surtout dans l’optimisation toujours plus bas du facteur humain, environnemental et fiscal. Pour le reste, l’aspiration profonde de cette idéologie managériale dans sa forme la plus pure n’est ni la liberté ni le libéralisme, mais l’enrichissement personnel massif et rapide, au besoin par la prédation économique caractérisée ou des situations de monopole, et le contrôle le plus absolu possible sur une main d’œuvre docile et interchangeable dont le fantasme absolu patronal reste celle de la Chine, la star de Davos : paradis managérial qui peut compter sur un parti communiste faisant l’économie, comme toujours de Cuba à Pékin, de syndicats, de droit de grève et de codes du travail trop « compliqués ».

Confondant allègrement l’être et l’avoir, notre Jupiter d’opérette offenbachienne s’est illustré à plusieurs reprises par son plus profond mépris de classe, à visée cyniquement clientéliste – car il ne s’agit évidemment pas de maladresses d’amateur, mais de dérapages soigneusement contrôlés pour au fond flatter la vanité de son électorat CSP+ – en stigmatisant ceux qui ne seraient, selon lui depuis son Olympe en Photoshop, « rien ». Propos d’une bêtise confondante car comment un être humain, quel qu’il soit, pourrait être « rien » ? Clientélisme de fait pervers qui consiste essentiellement à flatter les égos de ses électeurs aisés, qui se voient ainsi par contraste « être tout » dans une vision du monde et de la réussite ultra-matérialiste. Stratégie d’humiliation des « salauds de pauvres » qui fut confirmée au plan international durant le G20 où la natalité africaine fut stigmatisée par notre Eole national comme la source des malheurs de l’Afrique, passant ainsi sous silence les régimes kleptocrates amis de la Françafrique et du CAC40 pour qui le continent africain est un lieu de pillage et de spoliation économique à grande échelle.

Après le Brexit et l’élection de Trump, l’élection de Macron avait été saluée par beaucoup comme un coup d’arrêt salutaire au populisme. Le très habile « Make the planet great again » avait émerveillé de nombreux commentateurs. Du coup l’invitation de Trump pour le 14 juillet avait pu surprendre. En effet Macron a apporté à cette occasion la caution morale d’un pays comme la France à un individu qui n’en attendait et n’en méritait pas tant. Mais sont-ils, au fond, si différents ? Après tout ils représentent tous deux la prise du pouvoir politique en direct par le Big Business, et le « Make Wall Street great again » de Trump s’accorde parfaitement au « Make MEDEF great again » de Macron. Tous les deux portent la même vision d’une « réussite » en ce monde envisagée comme essentiellement ultra-matérialiste, par l’accumulation rapide et massive de richesses personnelles et de signes extérieurs de richesse tapageurs et au final bien grotesques. Lorsque Trump dit f*** à la COP21 il a au moins le mérite de la franchise ; une franchise dont le pseudo Plan Climat français – qui n’est en réalité « rien » d’autre qu’un plan sur la comète à 2050 sans un mot sur le très actuel enjeu du nucléaire – ne peut se prévaloir.

A l’instar des shampoings Ushuaia bourrés de perturbateurs endocriniens, ce gouvernement de lobbyistes professionnels, produit marketing politique de l’année 2017, nous avait promis un voyage merveilleux et positif au pays enchanté du progressisme… Malheureusement sa composition plastique et toxique nous a fait bien vite redescendre sur terre… ce voyage est de tout évidence un voyage, non pas en Terre de Feu, mais en Terre de Rien, où à l’unisson avec nos infortunés alliés américains nous pouvons surtout lire sur nos frontons officiels, devenus si corporate, en gros néons bling-bling qui grésillent « Make bullshit great again. »

La grande question en suspens sera la réaction à la rentrée, si réaction il y a, du syndicalisme français à cette agression sociale plus en marche que jamais. Car c’est bien des syndicats et in fine des millions de salariés que l’on doit attendre une réponse. Les protestations de la France Insoumise, pour aussi sympathiques et louables qu’elles soient, restent toutes symboliques et confinées dans les sphères de la France d’en haut parlementaire. On ne peut que regretter le cavalier seul de la France Insoumise et des syndicats qui ne donnent pour l’instant aucune indication d’un réel front social uni et déterminé. C’est de la France d’en bas dont il faut espérer une réaction à la hauteur de l’agression sociale dont elle est l’objet. Il faut espérer qu’elle revienne de ses vacances estivales avec l’énergie de se battre et de défendre : car il ne s’agit plus ici de lutte des classes mais bien de légitime défense.

© François Serrano 2017

 

4 commentaires

  1. Merci pour cet article qui détaille le macronisme et des effets. Mais il faut aussi se souvenir de ce qui a porté Macron : l’illusion du vote utile dans une deuxième version ! les abstentionnistes et votes blancs ou nuls ont été traités de tout. 2020 on aura encore les sirènes pour appeler au front républicain. .. mais le risque sera plus grand. Alors intéressons nous aux actions sur le terrain menées par des associations, des syndicats, des collectifs divers et variés, le mouvement Picardie Debout et les caravanes de la France Insoumise dans les « quartiers »

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  2. très bonne analyse, l’écriture et le style me plait beaucoup, ce qu’il concerne le contenu , Macron est un exécutant du lobbys Européennes, hélas nous le savions déjà, son élection était le fruit de vidange cerveaux médiatique, trop de pression et une certaine naïveté du jeune électorat en sa faveur, suffisait leurs faire croire la réussite par la facilité de créer les entreprises individuelles pour palier au chômage de masses chez les jeunes. Hélas ça les fragilise vu l’appauvrissement de la population, quand le pouvoir achat est très bas, et sans l’argent, l’obligation démarrer une entreprise à crédit, sans certitude de sécurité de la réussit. Et maintenant le code de travail modifié va provoquer plus de fragilités et plus de chômage. ‘ Europe viens signer l’accord CECI avec Canada, tout ça sans aucun protection des entreprises déjà fragilisé en manque de financement et l’impossibilité exporter.

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