« Dunkerque » : un film remarquablement mauvais à ne surtout pas rater

« Il est à peu près certain que l’Angleterre sera envahie dans quelques jours ou dans quelques semaines, et l’hypothèse d’un débarquement massif de troupes est très vraisemblable. Dans ces circonstances, il faut que notre mot d’ordre soit DES ARMES POUR LE PEUPLE » écrit George Orwell le 22 juin 1940, soit le jour même de l’armistice entre le Troisième Reich et le gouvernement français de Pétain… et quinze jours seulement après la dramatique bataille de Dunkerque, et l’évacuation en catastrophe de 340.000 soldats Alliés (un tiers de Français) retrouvés pris au piège sur la plage et pilonnés par la Wehrmacht, entre le 21 mai et le 4 juin 1940.

Cela donne une petite idée de la tension maximale atteinte à ce moment décisif de la seconde guerre mondiale dans le combat des Alliés contre le nazisme. Mais cela donne aussi une idée du potentiel considérable d’un film sur cet épisode dunkerquois tourné de nos jours: un film qui aurait pu, vu les moyens hollywoodiens colossaux mobilisés, combiner la puissance technologique à toute la richesse existante au plan historiographique sur cette bataille. Il est vrai que « La ligne rouge » de Terence Malick, prenant pour cadre la bataille de Guadalcanal, ou « Apocalypse Now » de Francis Ford Coppola ont établi des standards en la matière très élevés – mais avec un matériau historique de départ aussi énorme et un talent de réalisateur incontestable, on était en droit d’attendre si ce n’est une fresque culte, du moins un très bon film.

Et donc that’s a real shame comme diraient nos amis britanniques car en tous points le film « Dunkerque » de Christopher Nolan s’avère une très lourde, et très couteuse, débâcle cinématographique. Même si au plan commercial (et là était probablement l’ambition réelle du projet) nul doute qu’il assurera malgré tout un généreux retour sur investissement au studio Warner Bros et à son réalisateur, sans doute plus légitimes pour des oeuvres de pure fiction mettant en scène par exemple les combats héroïques (mais imaginaires) de Batman dans Gotham City.

« Dunkerque » n’est pas pour autant juste un navet-blockbuster et un complet non-évènement d’été – bien au contraire, et de manière paradoxale, il mérite la plus grande attention, du moins pour qui s’intéresse à l’histoire et à la manière de la raconter. Nolan a eu en effet une manière tout à fait remarquable de réaliser un film excessivement mauvais, certes, mais ce sont ces si mauvaises caractéristiques qui le rendent précisément très intéressant à étudier. Car le débat de fond que soulève ce désastreux « Dunkerque » est bien celui du fameux, et controversé, roman national ; et c’est d’autant plus intéressant d’en mesurer ses dangers, ses limites et ses éventuelles vertus, en observant un exercice en roman national qui nous vient d’un voisin… et où la France est pour le moins très mal représentée, ce qui du coup nous rend plus objectif car moins tenté par des attitudes chauvines.

Il est à ce titre assez amusant de constater que pour aussi « réactionnaire », « identitaire » ou « souverainiste » que puisse être parfois cette aspiration à une glorification du passé patriotique, tout roman national contemporain porté à l’écran (et c’est sans doute là, plus que dans les livres de classe, qu’il a le plus d’impact sur les imaginaires) ne peut faire l’économie du jeu vidéo et de la réalité virtuelle, surtout en matière de représentation guerrière. Les dernières guerres conduites par les USA sont la parfaite illustration de l’importance du phénomène dans la psychologie des jeunes soldats contemporains.

Tel est précisément la nature de cette « expérience d’immersion totale », que certains critiques cinématographiques étrangement béats (s’agit-il de stagiaires eux aussi abandonnés à leur triste sort dans des rédactions estivales ?) voient dans les scènes censées êtres les plus « scotchantes » de « Dunkerque ». Car regarder « Dunkerque », si on souhaite s’y immerger par goût pour le film d’action, c’est au fond un peu comme jouer au jeu vidéo de bataille navale « World of warships« … et plus exactement en ayant opté en début de jeu de combattre dans le camp anglais, la seule option de jeu à vrai dire disponible ! Cette comparaison n’est pas de la médisance, car l’auteur de ses lignes a pu voir de ses yeux une publicité conjointe « Dunkerque » / « World of warships » ce qui lui valu de ne pas survivre à la séance étant à deux doigts de s’étrangler avec son esquimau.

Evidemment cette approche donne de très belles scènes « réalistes » de combats aériens vu de l’intérieur des Spitfires ou de bombardements et de naufrages angoissants vu de la cale.

Le seul problème c’est que c’est un faux réalisme, qui passe complètement à côté de la dimension dantesque et complexe de la situation, bien plus intéressante que la petite lorgnette Wii choisie par le réalisateur.

Sur les 340.000 soldats évacués à Dunkerque, un tiers sont Français. Cette évacuation, c’est un fait historique incontesté, n’aurait jamais pu connaître un tel succès (Churchill pensait pouvoir exfiltrer à peine 40.000 hommes) sans la résistance héroïque des dizaines de milliers de soldats français à Lille puis à Dunkerque : héroïque car ils se sacrifient pour permettre l’évacuation des Alliés, Britanniques et Français, en opposant une résistance désespérée jusqu’à la dernière cartouche qui n’a d’autre objet que de ralentir l’avancée des panzers des unités d’élite allemandes, dans un rapport de force allant parfois de un à vingt. Dunkerque est complètement détruit sous un tapis de bombe, le pilonnage de la plage est constant. Au final 35.000 hommes, pour l’essentiel Français, restent coincés sur la plage dans les derniers combats, sont faits prisonniers puis victimes d’horribles traitements par les nazis. La plage est jonchée de cadavres et la mer ne cesse d’en charrier…

Que voit-on de tout ceci dans ce film prétendument « réaliste et immersif » ? Strictement rien. Les Français sont évoqués en quelques secondes (il aurait été techniquement voire diplomatiquement difficile de faire moins sur un champ de bataille qui est tout de même en France), on aperçoit juste quelques rares pelés et tondus tantôt désagréables, tantôt déserteurs, et surtout complètement paumés et l’air abruti. Les Allemands n’existent quant eux pas du tout en tant qu’individus, et sont réduits à leur appareil militaire, ils sont même désignés pendant tout le film comme « les ennemis ». Pas un mot également des caboteurs néerlandais qui sont venus à la rescousse et ont permis largement autant d’évacuations que les little ships anglais, dont l’importance est largement surestimée dans le film. Dunkerque est en parfait état. Quant aux décès de soldats, le jeu vidéo « Dunkerque » nous en épargne complètement ses aspects les plus horribles et sanguinolents, sous la forme graphique aseptisée du « game over ».

S’il faut parler de roman national, « Dunkerque » très clairement (et très commercialement) flatte les plus bas instincts chauvins anglais – partagés sans doute par les spectateurs néo-trumpiens américains qui feront le gros des recettes du film – en recyclant le thème du Dunkirk Spirit, qui sera d’ailleurs repris durant la campagne du Brexit par certains avocats du leave, comme Boris Johnson qui publia de manière opportune une biographie de Churchill. Propagande d’une Angleterre indépendante – le film d’ailleurs se concentre sur les Anglais et ignore complètement les autres nations britanniques – qui n’a besoin de personne et surtout pas des Européens, qui s’en sortira mieux en désertant le continent et en comptant uniquement sur son courageux peuple et sa technologie supérieure (le passage product placement du film acheté par les moteurs d’avions Rolls Royce est encore plus drôle et caricatural que ceux d’Aston Martin dans les films de James Bond).

Nos chauvins à nous (car la pathologie est hélas universelle) tendent dernièrement à se décerner le titre à leurs yeux flatteur de « patriotes » face aux suppôts de partis de l’étranger et de la mondialisation qui auraient eu le mauvais goût de ne pas être nés là où seraient nés déjà 20 générations d’ancêtres (ça fait beaucoup de suppôts dans le monde d’aujourd’hui) : « fini le nationalisme guerrier d’antan, on est pas des fachos ! fini aussi la repentance gauchiste ! vive le patriotisme identitaire du « on est chez nous! » qui ne fait de  mal à personne et gonflé à bloc par du bon roman national de chez nous ! » entend-on de plus en plus et pas qu’à droite de la droite…

Tout ceci reste très théorique, et « Dunkerque » montre tout les limites et les dangers du roman national et du patriotisme un peu trop enthousiaste, qui at the end of the day a le plus souvent forcément besoin de nier et de dévaloriser l’Autre pour s’affirmer. Encore vingt ou trente ans de Brexit de ci de là, et de « on est chez nous ! » stimulés par des films aussi réducteurs et chauvins un peu partout en Europe, et on peut très sérieusement s’inquiéter de cette si banale paix européenne, que nous prenons peut-être un peu trop comme allant de soi. D’autant que le film jeu vidéo de Nolan élimine toute référence et contexte idéologique au conflit, pour n’en faire qu’une affaire strictement militaire et nationaliste, ce qui est excessivement régressif.

« The other side of Dunkirk« , documentaire de la BBC de 2004 déconstruit très justement les mythes qui se sont construits autour de cette bataille, et notamment en Grande-Bretagne où le « Dunkirk Spirit » a dans une large mesure était monté comme un acte de propagande en temps de guerre, pour transformer une déroute en victoire pour gonfler le moral en berne de la population. Ce qui se comprend. Là où ce documentaire est infiniment plus intéressant que « Dunkerque » c’est que précisément les Britanniques y font un vrai travail historiographique, accessible à tous, et où des témoignages de soldats – Britanniques, mais aussi Français, Belges, Néerlandais et Allemands –  permettent de comprendre l’évènement dans toute sa complexité et sa dimension tragique, héroïque et pathétique à un moment déterminant du combat des Alliés contre la nazisme, et pas uniquement contre les boches.

Nolan nous dit qu’il n’a pas souhaité faire un film de guerre classique, mais un film sur le thème de la servie. On objectera aussi qu’en tant qu’artiste il bénéficie d’une certaine licence créative, et que la fonction d’un artiste n’est pas de donner des leçons d’histoire, mais de divertir et que justement son film est « bien fait ». Ce sont des points de vue il me semble excessivement réducteurs, irresponsables et qui font injure au travail artistique. Si Nolan veut faire dans la licence artistique, qu’il fasse du Batman. S’il veut faire dans la survie, qu’il fasse du « Into the Wild« . Mais l’histoire c’est sérieux, et l’artiste se doit d’être responsable dans sa production car les films historiques sont beaucoup plus que du divertissement, ils façonnent durablement les imaginaires et les représentations de l’histoire, ce qui n’est pas neutre politiquement. Le Guardian, pourtant à gauche, ne boudait pas son chauvinisme auto-satisfait dans un récent article qui précisément s’enthousiasmait de ce que film allait rester comme the représentation populaire de cet épisode historique. Donc on ne peut pas faire n’importe quoi, et le devoir de l’artiste dans ce type de film historique – à défaut d’atteindre la vérité historique absolue qui elle aussi est un mythe – est de faire un minimum d’effort historiographique sans lequel une oeuvre d’art de ce type ne peut être rien d’autre qu’une entreprise bassement commerciale et propagandiste flattant de bas instincts chauvins et guerriers.

En comparaison le « Week-end à Zuydcoote » d’Henri Verneuil, sur un scénario de Robert Merle, est infiniment meilleur – avec les moyens techniques de 1964 pourtant en principe plus limités. Si tel est le cas ce n’est parce que le film prendrait une perspective française ou franchouillarde qui serait supérieure à l’anglaise : c’est là une querelle de clochers à deux pennies complètement hors-sujet puisqu’il s’agit de réalisme historique et non de promotion de l’héroïsme fantasmé d’une nation par rapport à une autre. Oui « Week-end à Zuydcoote » est centré sur l’itinéraire (tragi-comique) de quelques soldats Français, mais les Britanniques sont omniprésents dans tout le film et leur présence à l’écran largement proportionnelle à leur présence sur le terrain. Les Français ne sont pas plus héroïques ou trouillards que les Anglais, ils cherchent en effet tous à survivre, mais des rapports humains nuancés existent entre indifférence, hostilité et fraternité tout de même dans l’adversité. Les Allemands sont aussi représentés, sans apparaître sous les traits de SS sadiques caricaturaux, mais comme des soldats eux aussi écrasés par l’Histoire.

Au plan technique et graphique c’est aussi autrement plus intéressant, puisqu’il donne une perspective bien plus réaliste (et effroyable) de la guerre que le jeu vidéo hollywoodien aseptisé : une ville ravagée, des bombardements qui pleuvent sur des soldats mais aussi des civils, des corps de femmes et d’enfants (on est loin de la frappe chirurgicale hollywoodienne), des mutilations et des gueules cassées, des actes odieux de rapine et de viols (de la part de soldats français dans le film), quantité d’équipements abandonnés aux Allemands renforçant l’impression pathétique générale… des éléments réellement réalistes complètement absents du film de Nolan.

Aucun roman national dans « Week-end à Zuydcoote », mais une dénonciation sans concession des horreurs et de l’absurdité de la guerre. Mais là on peut justement se demander si la culpabilité repentante, comme le roman national, n’a pas aussi ses limites car le film de Verneuil comme celui de Nolan passe complètement à côté de la résistance farouche et héroïque des soldats français à Lille et à Dunkerque pour freiner l’avancée des panzers allemands. Les six semaines de combats auront tout de même fait 100.000 morts français, ce qui montre leur violence ; et que contrairement à ce que l’on croit trop souvent et injustement en France les soldats se sont vraiment battus, avec un équipement militaire qui soutenait sur le papier la comparaison : la défaite étant aussi très largement la conséquence directe des erreurs (pour ne pas dire des compromissions) du haut-commandement français, ce qui pourrait donner un excellent film pour la mémoire collective. Cette résistance héroïque et profondément altruiste des troupes françaises, se sachant condamnées mais prête à mourir pour permettre l’évacuation des troupes Alliées, sans distinction de nationalité, pourrait pour le coup alimenter un chapitre moralement édifiant d’un roman national raisonné, loin des nouveaux parcs Astérix du « temps béni des colonies » dont fantasment certains.

Le hasard du calendrier cinématographique estival permet aussi une autre comparaison en matière de film historique, en l’occurence avec « Le Caire confidentiel » (très mauvaise traduction d’ailleurs du titre original « The Nile Hilton Incident » nettement moins racoleur et aseptisé), film germano-dano-suédois réalisé par Tarik Saleh. « Le Caire, janvier 2011. Peu de temps avant la révolution, une chanteuse est retrouvée égorgée dans sa chambre d’hôtel. Un policier, Noureddine, est chargé de l’enquête. Il soupçonne très vite un puissant député et entrepreneur, proche du pouvoir du président Moubarak, d’être lié au meurtre. La seule témoin de l’assassinat est Salwa, une femme de chambre d’origine soudanaise. Très vite, la hiérarchie de Noureddine veut classer l’affaire et conclut à un suicide. Mais Noureddine n’est pas prêt à enterrer l’affaire si facilement… » nous dit assez fidèlement Wikipedia.

Avec un budget infinitésimal par rapport à celui de « Dunkerque », Saleh nous montre tout ce qu’une approche micro-historique – une histoire vu d’en bas, loin des états-majors – peut apporter au cinéma et à l’analyse historique. Au travers d’un fait divers, inspiré d’une histoire réelle, et d’une intrigue policière haletante respectant les meilleurs codes du film noir, le réalisateur nous convie pour le coup à une réelle immersion dans la société égyptienne, de son sous-prolétariat à ses élites corrompues, qui permet de saisir la grande Histoire au travers de la petite histoire. Aucun manichéisme, aucun angélisme y compris à l’égard de la révolution qui vient (le final est époustouflant tant au plan narratif que dans la symbolique politique), les hommes et les femmes y sont montrés tels qu’il sont, c’est-à-dire dans toute leur complexité, et embarqués dans une histoire qu’ils font et qui les dépasse complètement à la fois. Ces personnages sont aussi dans la survie, mais leurs combats individuels s’inscrivent dans un mouvement historique qui les transcendent et qu’on est pas prêt de pouvoir paramétrer dans une expérience de réalité virtuelle sur une console.

On verra donc « Dunkerque » soit en tant qu’objet d’étude, soit en se laissant porter par l’absence, elle aussi remarquable, de dialogues du film, un peu comme on tripoterait une console « pour se vider la tête ». Et on verra « Le Caire Confidentiel », satisfait tant au plan purement artistique que de la pertinence historique, comme une oeuvre majeure du cinéma historique : bref, tous deux des films à ne surtout pas rater, mais pas vraiment pour les mêmes raisons. Et les mêmes calibres.

© Francois Serrano 2017

6 commentaires

  1. D’accord avec vous. Mais il faut aussi parler de l’incompétence des généraux français. Entre le 10 mai et le 14 mai 1940, les Chasseurs ardennais belges harcelaient l’armée allemande et lui faisaient perdre du temps. Les Alliées auraient profité de la résistance belge en Ardennes, mais rien ne s’est passé?

    Aimé par 2 people

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