Retour d’Auschwitz, rapport sur l’ordinaire absence de bien : 2. le diable s’habille d’indifférence

les milles

A une semaine exactement de mon séjour à Auschwitz, mes pensées vont de plus en plus vers quelques hommes… ils étaient au nombre de 2 ou 3, 4 à 5 tout au plus, peut-être même un seul. Des hommes importants à mes yeux dont à vrai dire je ne sais pourtant strictement rien.

Je sais simplement que mon grand-père paternel et mon grand-oncle maternel eurent l’occasion de bien les connaître au tout début des années quarante, dans un joli coin boisé des Alpes de Haute-Provence. Ils ont travaillé ensemble, ont vraisemblablement échangé des cigarettes, parlé politique, joué aux cartes et raconté le genre de bêtises que des hommes jeunes peuvent se dire entre eux.

Je sais aussi qu’on vint les chercher (les gendarmes du coin pas la Gestapo) un jour de l’été 1942 et qu’ils répondirent « oui » le plus stoïquement du monde (je le tiens de mon grand-père via ma mère, très impressionné par leur courage) lorsqu’on leur demanda de confirmer qu’ils étaient bien Juifs.

Ils furent des deux mille Juifs étrangers et apatrides que l’on rafla à l’été 1942 en Provence avec pour destination finale Auschwitz via le camp des Milles et Drancy. Il y eut bien sûr après d’autres rafles, ils ne furent qu’être parmi les premiers sur un total de 80.000 hommes victimes, femmes et enfants déportés depuis la France (l’envoi de 11.000 enfants n’avait pas été demandé par les nazis, ce fut une initiative française par souci de « regroupement familial »). Seuls 2000 ont survécu.

Ces hommes étaient (je suppose) comme mes ancêtres des Républicains espagnols (l’un anarchiste, l’autre socialiste) qui avaient fui en 1939 à la victoire de Franco pour trouver refuge politique en France. C’était ça ou être fusillé, la répression franquiste fit après la guerre civile pour triste mémoire de 200 à 400.000 morts par exécutions sommaires. En février 1939, près de 500.000 Espagnols dans un état de dénuement et d’épuisement total traversèrent les Pyrénées, ce que l’on a appelé La Retirada, une « crise migratoire » comme on dirait aujourd’hui en langage technocratique. Evidemment rien n’avait été prévu pour les accueillir, dans une France plutôt méfiante qui elle-même se préparait à la guerre, et des camps de fortune se mirent en place dans le Sud.

Les plages d’Argelès sont tristement célèbres pour leurs conditions sanitaires inhumaines, où beaucoup périrent de maladies diverses dans une indifférence totale tant des autorités que de la population. Beaucoup, comme mon père et ma grand-mère, furent rapidement renvoyés au pays à leurs risques et péril. Lorsque mon grand-père finit par l’apprendre, il refusa sur le champ de continuer à travailler dans l’usine d’armement où on l’avait initialement affecté… avec la promesse que tant qu’il travaillerait pour la République en guerre sa famille serait en sûreté en France. Il fut classé comme « dangereux communiste » (le bouquet pour un anarchiste catalan victime du stalinisme, comme en parle si bien Orwell dans son Hommage à la Catalogne) et interné pour le restant de la guerre à couper du bois avec la peur constante d’être fusillé comme otage en représailles d’actes de la Résistance locale ou envoyé dans un camp de la mort comme tant d’autres Républicains espagnols.

Les Espagnols furent ainsi les premiers internés des divers camps de concentration français, à la discipline plus ou moins sévère et aux finalités plus au moins sinistres, qui entre 1939 et 1945 virent passer tout de même 600.000 personnes. Mon grand-père, mon grand-oncle et leurs malheureux compagnons juifs furent internés avec d’autres Républicains dans un « Groupe de Travailleurs Etrangers » (toujours ce souci d’euphémiser l’ignoble pour le rendre vaguement acceptable…) dans la petite commune des Mées près de Manosque, où ils passèrent la guerre à bûcheronner et à produire du charbon de bois. Beaucoup de ces mêmes Républicains (comme mon grand-oncle) s’évadèrent pour s’engager dans la Résistance et continuer leur lutte idéaliste contre le fascisme, convaincus que Franco sauterait avec la défaite des puissances de l’Axe (mon grand-père plus lucide n’y croyait pas une seconde et préféra couper du bois plutôt que de risquer sa peau pour une France qui l’avait berné). Ce n’est que très récemment que l’on a honoré la mémoire, longtemps oubliée et niée par le « roman national » d’après-guerre,  de la 9ème compagnie de la 2ème DB de Leclerc (« la nueve »), composée exclusivement d’Espagnols qui fut la première à libérer Paris.

Après ces premiers « étrangers indésirables » (selon les termes prémonitoires d’un décret de novembre 1938), la France des droits de l’homme et des Lumières va dès l’entrée en guerre en Septembre 1939 s’attaquer et interner une autre classe d’étrangers tout à fait improbable : les réfugiés politiques allemands, autrichiens et tchèques… qui avaient précisément fui  le nazisme ! Parmi eux des Juifs, des intellectuels, des citoyens modestes ouvriers et syndicalistes. Le même traitement fut d’ailleurs réservé à ces nationalités en 1914 dans la peur panique d’une prétendue 5ème colonne. Le but était avant tout en réalité de donner l’impression à la population que le gouvernement « faisait quelque chose ».

En septembre ils furent « invités » à rejoindre des camps « mis à leur disposition », les hommes et les femmes étant séparées et pendant très longtemps dans l’impossibilité de communiquer. Beaucoup s’étaient réfugiés dans les paisibles et agréables régions de Provence et de Côte d’Azur, convaincus d’être en sûreté dans un pays qui les avait chaleureusement accueillis après l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933. Les hommes de la région furent envoyés au camp des Milles, village mitoyen d’Aix-en-Provence.

Ce camp, qui a vu passer au total 10.000 hommes entre septembre 1939 et août 1942, est aujourd’hui préservé (http://www.campdesmilles.org) comme un musée mémorial richement documenté, un site unique en France où la mémoire des camps a été largement oblitérée après la guerre. Il est aussi un centre de recherche scientifique sur les génocides et un lieu éducatif de prévention du racisme et de l’antisémitisme. Je ne saurais trop recommander sa visite, notamment dans le cadre d’une visite guidée.

« Wie Gott in Frankreich » (« comme Dieu en France ») est une expression proverbiale allemande qui désigne le fait que « Dieu se sentait bien en France, qu’on y vivait librement et qu’on y laissait vivre les autres, que l’existence y était facile et inconfortable ». On l’apprend à la lecture du livre-témoignage de Lion Feuchtwanger « Le diable en France », qui permet de nous rendre compte non seulement des conditions déplorables de cet internement, mais aussi et peut-être surtout de toute son absurdité bureaucratique.

Dramaturge et romancier très célèbre en son temps, notamment pour le roman « Le Juif Süss » dénonçant l’antisémitisme (repris à contre-sens dans un film de propagande nazie), Feuchtwanger – un ennemi du nazisme déclaré numéro un – a même été reçu en grande pompe par le Président de la République quelques jours à peine avant son internement ! D’autres artistes sont internés au camp des Milles (que l’on appellera aussi le camp des artistes) comme Max Ernst, qui vont essayer de conserver leur dignité en continuant à y produire des oeuvres qui témoignent du sordide et du désespoir de leur détention. Les internés comptent de nombreux Prix Nobel, nombreux ont des conjoints français, et nombreux aussi ont été décorés durant la Grande Guerre pour avoir servi dans la Légion Etrangère ! Les officiers et soldats français en charge du camp, dans l’ensemble de braves gens qui ne font qu’obéir à des ordres qu’ils savent parfaitement absurdes, sont atterrés et honteux de voir des camarades de guerre subir pareille humiliation de la part de la France. Il y aussi des anciens internés dans des concentrations nazis… Quelle menace de pareils hommes, ennemis jurés du nazisme, pouvaient-ils représenter pour la France ?

Le camp des Milles n’était absolument pas prévu pour accueillir des prisonniers. Il s’agit en fait d’une usine de briques qui date du 19ème siècle et qui est réquisitionnée en 1939 : elle a entre autres l’avantage d’être près d’une gare. La poussière d’argile particulièrement désagréable est omniprésente, les couchages sont à même le sol dans une usine bondée et étouffante, les sanitaires sont en nombre ridiculement limité. Tout ceci plonge les internés dans un état de saleté permanent propice à toutes les maladies. La nourriture est maigre. L’ennui est le plus profond à tourner en rond sans rien à faire d’autre que d’attendre une libération qui s’éloigne de jour en jour et la fin de cet incompréhensible malentendu. L’angoisse monte au fur et à mesure que les mauvaises nouvelles du front parviennent aux internés, jusqu’à ce la panique totale s’installe avec l’avènement du gouvernement de Vichy… et le très inquiétant article 19 du traité d’armistice : « Le Gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants allemands désignés par le Gouvernement du Reich. » Cela pour beaucoup vaut condamnation à mort.

A partir de là ces internés vont tout faire pour se sortir de ce piège bureaucratique : retrouver leurs épouses et obtenir un visa pour quitter la France de Vichy qui pour beaucoup n’est plus sûre. Certains s’évadent, sont repris, s’évadent de nouveau. D’autres sont aidés par des ONG comme la Croix Rouge ou les Quakers afin d’obtenir des visas qui sont accordés au compte-goutte dans un dédale administratif tout à fait kafkaïen, dont des escrocs dénués de tous scrupules profitent pour fournir à prix d’or un tampon manquant ou un faux certificat. Dans ce type de situations extrêmes, certains sont forcément « plus égaux que les autres » de part leur fortune et surtout leurs relations. Les époux Feuchtwangen, après de multiples péripéties et de nombreuses angoisses, finissent à partir pour les USA grâce au soutien personnel de Mme Roosevelt, pas moins. D’autres figures éminentes comme Max Ernst peuvent aussi sortir de la nasse des Milles.

Mais beaucoup n’y arriveront pas. A l’été 1942, d’août à septembre, le camp bascule dans l’horreur en devenant un lieu de « triage et de criblage » pour 2.000 personnes juives étrangères et apatrides – hommes, femmes et enfants – raflées dans la région par le gouvernement de Vichy (la zone sud ne sera occupée qu’en novembre) et déportées en quatre convois : tout d’abord Drancy, destination finale Auschwitz. Scènes tragiques d’ONG recommandant à des parents de leur confier leurs enfants pour qu’ils aient une chance de survivre, suicides de ceux qui préfèrent la mort à être livrés aux nazis, embarquement forcé dans les trains de ceux qui ont eu le malheur de se rater.

Que pensent les villageois des Milles de tout ça, eux qui vivent à deux pas du camp-usine ? Difficile à dire. Le témoignage de Feuchtwanger décrit une magnifique nature provençale environnante, dont la beauté contraste de manière saisissante avec la prison poussiéreuse faite de briques. Mais pas de trace des autochtones hormis de temps à autre des affairistes à la petite semaine pour vendre aux internés de la nourriture à des prix outrageusement élevés… « La petite localité des Milles ne fut pas la seule à prendre alors un essor commercial important ; tous les environs, et la ville d’Aix elle même, devinrent pour notre camp, qui hébergeait désormais près de deux mille personnes, un nouveau marché. »

Les Justes parmi les Nations, comme Israël les appellera par la suite, furent l’exception à la triste règle de l’indifférence généralisée aux malheur des autres. On apprend par exemple lors de la visite du camp l’existence d’un certain Auguste Boyer (1914-1995), modeste habitant des Milles, à la vie on ne peut plus banale par ailleurs et que ne rien ne prédisposait à être un héros, qui permit l’évasion d’une cinquantaine d’internés du camp durant l’été 1942. Il fut arrêté et même torturé par la police française mais il ne parla pas. L’explication du geste de cet homme, qui fut aidé par sa femme, mettant ainsi en péril leur propre famille, est absolument désarmante : « J’ai fait « ça », parce qu’il ne fallait pas avoir de coeur pour ne pas réagir à ce que je voyais ». Que répondre à cette expression si instinctive et spontanée de décence ordinaire comme aurait dit George Orwell ?

Si « Le diable en France » est remarquablement intéressant, c’est bien sûr en tant que témoignage d’un contexte historique précis et largement oublié, mais c’est surtout de par son caractère prophétique dans la nature du mal à venir, auquel tant vont passivement collaborer au point de le rendre possible. Le diable dont nous parle Feuchtwanger n’est pas un diable positivement cruel et pervers bien identifié – qu’il serait encore possible de combattre dans un combat d’homme à homme – mais un diable fait surtout d’indifférence, d’inadvertance, de manque de générosité, de conformisme, d’incompétence bureaucratique, d’esprit de routine, et en reprenant l’expression française dans le texte de « je-m’en-foutisme ». Diable mou, diable-mollusque, qui n’offre aucune résistance, toujours fuyant et toujours là, nous dit l’auteur. Ce diable qui assistait impassible au spectacle des réfugiés espagnols mourir de dissenterie sur les plages d’Argelès, qui tamponna machinalement le formulaire de renvoi de mon père et de ma grand-mère en Espagne violant la promesse faite à mon grand-père qui elle-même n’était qu’un papier de plus sans importance, qui s’enrichissait du commerce avec des internés prêts à tout pour survivre. Avec un diable pareil tout est possible : ce diable n’est-il pas d’ailleurs à son aise aujourd’hui dans les crises migratoires auxquelles nous sommes si nombreux à faire peu de cas ?

Ce diable – qui n’est pas un diable de méchanceté délibérée mais, bien plus pervers dans ses effets, d’indifférence je m’en-foutiste – il me semble aussi avoir retrouvé sa trace ces dernières jours pas loin de chez moi. En menant ma petite enquête sur le camp des Mées, j’ai appris que les baraquements furent recyclés après la guerre en salle des fêtes. Aujourd’hui disparus, le terrain sert de camping. Respect. Nulle plaque dans le village ne vient honorer la mémoire de ces hommes. Un de mes chers cousins m’a même appris qu’un maire de ce village avait il y a quelques années refusé la demande d’une association d’anciens résistants de poser une plaque, en niant catégoriquement qu’il y ait jamais eu un camp dans le village (!)

En appelant la mairie pour savoir si des archives étaient consultables à propos de ce camp, l’employée se montra remarquablement inintéressée par ce camp dont je lui apprenait visiblement l’existence (« je n’habite pas dans le village » crut-elle bon de rajouter pour bien montrer sa plus totale absence de responsabilité dans toute cette affaire) et me dirigea vers une association historique locale… qui me fit savoir au téléphone « n’avoir pas grand chose » (euphémisme pour « rien »? impossible de le savoir !) mais qui me conviai aimablement à venir les rencontrer lors de leur prochaine grande exposition… sur le vers à soie : ancienne activité du village, d’une importance historique capitale, sur laquelle l’association semble en revanche avoir « plus de choses ».

Pas grand chose ou pas, à mon retour d’Auschwitz je compte en tout cas bien retrouver la trace de mes ancêtres internés et de leurs malheureux compagnons. En me faisant toute une joie d’importuner quelques diables mollassons du coin dans leur confort provençal… Petite histoire dans la grande à suivre…

François Serrano

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