Retour d’Auschwitz, rapport sur l’ordinaire absence de bien : 1. Le pourquoi de ce voyage

arendt

Dans une semaine je me rendrai au camp d’Auschwitz-Birkenau. A l’approche de ce voyage prévu de longue date je ressens une sourde inquiétude monter en moi. Un voyage inquiet, mais il me semble pourtant plus que jamais nécessaire, dont je tiens à tenir ici le journal.

Inquiétude d’être devant un lieu tellement chargé de souffrance, d’horreur et de mort qu’il en soit humainement insoutenable, d’en revenir comme traumatisé à vie, d’en faire des cauchemars qui me hanteront longtemps.

Inquiétude aussi d’assister déprimé et impuissant à ce que le tourisme de masse peut produire de pire, un lieu de recueillement et de méditation profané en attraction par des selfies devant des fours crématoires, des magasins de souvenirs et les yeux vides et blasés de cohortes de touristes disciplinés et en short visitant le site au pas de charge.

Inquiétude mais un espoir aussi.

Celui de comprendre un peu mieux, ou comprendre tout court, comment tout ceci, qui défie l’entendement et l’imagination de toute personne saine d’esprit, a été possible.

Ce qu’il est possible de comprendre, instinctivement, c’est la victime, arrêtée au milieu de la nuit chez elle par des hommes en noir ou raflée dans une foule, victime qui n’a rien demandé et qui sera mise à mort dans le silence et l’effroi.

Mais le bourreau ? Les bourreaux ? Leurs complices, plus ou moins actifs, plus ou moins passifs ? Tous ceux qui n’ont rien dit, qui ont laissé faire, qui ont détourné le regard et continué leur vie comme si de rien n’était ? Et puis, encore plus incompréhensible entre tous, ceux qui au péril de leur vie et de leurs proches ont résisté, alors qu’ils n’avaient rien à gagner et tout à perdre ? Pourquoi s’aventurer dans un tel combat qui semble perdu d’avance, avec des moyens si dérisoires face à une mécanique totalitaire toute puissante ?

De telles questions forcément ne viennent pas de nulle part. Si j’en viens à me les poser avec autant d’insistance aujourd’hui c’est qu’il se trouve que ‘essaie d’écrire en ce moment un essai sur la délinquance en col blanc, essai dont j’aimerais faire le support d’un cours de sensibilisation à cette problématique auprès d’étudiants d’école de commerce. Ce qui serait très largement une première, un pari loin d’être gagné, tant porter à la connaissance de ces étudiants les méfaits criminels et délinquants des grandes entreprises et certains de leurs dirigeants a de quoi potentiellement braquer des institutions éducatives très largement financées par ces mêmes entreprises et dirigeants. Si une telle sensibilisation me paraît la seule façon efficace de prévenir en amont ce véritable fléau, l’entreprise ne manquera pas de trancher avec la doxa managériale et économiste officielle offrant aux étudiants la vision d’un monde fait de techniques rigoureuses, de présentations impeccables où tout est censé bien se se passer. Et pourtant…

Et pourtant la délinquance en col blanc est, contrairement aux idées reçues, bien plus nocive que la délinquance de droit commun non seulement financièrement mais aussi physiquement et il va sans dire moralement car elle corrode les fondations mêmes des institutions.

Elle n’est en effet en rien non-violente comme on aime à le croire trop souvent par déni collectif de dangerosité. Quelques chiffres. Il y a 800 homicides par an en France. A comparer avec 500 accidents mortels au travail (et 500 suicides sur le lieu de travail), sans parler des dizaines de milliers d’estropiés psychologiques et physiques. Il y a dans le monde un peu moins de 500.000 homicides… à comparer avec plus de 2 millions d’accidents mortels au travail. Une mortalité très largement due au non-respect des normes de sécurité et d’hygiène par les employeurs parce que jugées trop « coûteuses ». Rien qu’en France il y a chaque année 20.000 morts liés à des accidents médicamenteux (3ème cause de mortalité en France, sans compter les dizaines de milliers de blessés et de malformations parfois sur des générations) qui sont très largement le produit d’une pharma-délinquance des grands laboratoires multirécidivistes sur toute la chaine des fraudes possibles. On estime que les contrefaçons de médicaments, qui infiltrent les réseaux des distributions officiels surtout dans les pays pauvres, feraient à elles seules 700.000 morts. La Chine a quant à elle développé un tourisme médical on ne peut plus macabre et officiel de greffes d’organes prélevés « on demand » dans les prisons aux abords des cliniques spécialisées… des dizaines de milliers de victimes par an selon les ONG qui luttent contre l’indifférence générale devant ce crime contre l’humanité sous nos yeux.

Et que dire du nombre de cancers et de maladies dus à la délinquance environnementale (pollutions illégales, rejets de déchets toxiques n’importe où), aux multiples fraudes alimentaires et sanitaires, et aux produits que les vendeurs savent pertinemment être défectueux et dangereux. A commencer par la cigarette qui a elle seule tue 7 millions de personnes par an. Le cartel lui aussi criminogène du tabac a menti de manière éhontée pendant des décennies sur les effets cancérigènes et la dépendance à la cigarette, on le sait chargée d’additifs hautement toxiques afin de maximiser la dépendance. Ceci avait été révélé au péril de sa carrière et de sa vie même par le lanceur d’alerte Jeffrey Wigand aux USA en 1995 : comment les autorités sanitaires du monde entier peuvent-elles continuer à fermer les yeux là-dessus, si ce n’est par la corruption institutionnalisée qu’est en réalité la pratique du lobbying ? On peut aussi évoquer de la part du système financier, tout ce qu’il y a de plus officiel, la complicité active et nécessaire, via les circuits de blanchiment, des meurtres de masse commis par le grand banditisme et les pires kleptocrates de la planète.

L’addition en vies humaines au passif de la délinquance en col blanc est lourde, accablante, et pourtant elle fait rarement la une des journaux qui préfèrent mettre en avant les faits divers sordides de la délinquance de la rue. Il faut bien comprendre que cette délinquance en col blanc n’est pas que le fait de vulgaires petits escrocs ou de « pommes pourries » agissant aux marges du système économique, mais qu’elle est réellement systémique, à savoir commise de manière délibérée et répétée par les plus grandes entreprises et leurs dirigeants, qui affichent par ailleurs officiellement les plus vertueuses chartes éthiques.

A la dévastation physique, s’ajoute bien sûr la prédation économique, là aussi infiniment supérieure au coût financier de la petite délinquance, selon l’adage américain « la meilleure façon de voler une banque est d’en posséder une ». A commencer par les grandes crises financières, comme celles de 1929 et de 2008, aux conséquences cataclysmiques, qui sont très largement des crises de délinquance en col blanc, d’ailleurs en totale impunité comme c’est malheureusement souvent le cas. Les victimes de ces actes de prédation économique sont les contribuables obligés de payer les pots cassés, les nations soumises à de violentes récessions et à l’évasion fiscale et du coup forcées à l’austérité, des épargnants et des petits actionnaires ruinés, des retraités voyant parfois les économies de toute une vie disparaître victimes d’escroqueries diverses et variés, des familles pauvres perdant leur maison pour cause de financements frauduleux, des salariés perdant leur travail pour cause de patrons voyous tapant dans la caisse par diverses formes d’abus de bien sociaux, des consommateurs quotidiennement intoxiqués, blessés ou arnaqués par les plus grandes marques, etc, etc

En étudiant ce phénomène ces derniers mois, j’ai pu découvrir un certain nombre de théories et d’explications à dominante sociologique et croiser aussi un certain nombre de délinquants en col blanc. Un mobile prédomine de manière récurrente, et ça en dit long sur la capacité profondément délétère de la société de consommation poussée à son paroxysme, c’est au fond le désir immense de ces millions de délinquants en col blanc (à l’instar de ceux de la rue d’ailleurs) de richesse matérielle et de vie luxueuse dans des proportions tout à fait obscènes et souvent grotesques. Trump étant peut-être aujourd’hui l’incarnation la plus visible de cet American Dream du bling-bling roi auquel tant de gens aspirent désespérément… par tous les moyens possibles, le plus souvent illégaux, les opportunités de faire fortune légalement étant plutôt rare malgré les discours méritocratiques stigmatisant les losers.

La seule différence – mais elle de taille – entre les deux délinquances est que le délinquant de la rue sait pertinemment qu’il est un délinquant et se fait peu d’illusions sur sa « respectabilité » du moins au sens bourgeois du terme. Alors que le délinquant en col blanc, lui.elle (il y aussi une délinquance en col rose) ne se perçoit pas du tout comme un délinquant. Et, malgré les pires transgressions commises tant par rapport aux lois qu’à l’éthique, sera on ne peut plus attaché.e aux apparences de la plus grande respectabilité tant à l’égard des autres en société qu’à l’égard d’il.elle-même.

Et c’est là pour moi le grand mystère, et je crois tout le sens de ce voyage, car comment peut-on faire les pires saloperies à une échelle souvent colossale comme c’est le cas en matière de délinquance en col blanc ? Comment vivre avec ça ? Comment se regarder dans la glace le matin et aimer ce qu’on y voit ? Comment escroquer, ruiner, mutiler, assassiner autrui de manière massive – activement ou en y apportant son concours actif ou passif – sans que cela semble poser de problème, sans que cela empêche l’individu en question d’avoir par ailleurs sa petite vie de famille bien tranquille et d’arborer la plus grande respectabilité aux yeux de tout le monde et de lui-même ? Comment pouvoir ne voir dans l’autre – son prochain, de chair et de sang – qu’un objet, dont il est possible d’user et d’abuser et que l’on va violenter, sans la moindre empathie, sans la moindre conscience morale, sans la moindre culpabilité ?

Autrement dit, comment ce mal – produit par des organisations qui ne sont faites après tout que d’hommes et de femmes en tous points bien éduqués et en apparence tout ce qu’il y a de plus respectables – est-il en pratique possible ?

S’interroger sur la nature profonde du mal m’a forcément conduit à reprendre l’analyse que fait Hannah Arendt du cas Eichmann, le planificateur et l’administrateur de la « solution finale » ; dans son célèbre et très controversé essai « Eichmann à Jérusalem », qui est probablement l’analyse étiologique du mal dans le monde moderne qui a eu la plus grande influence. Il m’a semblé en effet que la monstruosité nazie pouvait permettre d’éclairer les mécanismes individuels et collectifs, psychologiques et sociologiques, dans toute la sinistre subtilité au coeur de l’âme humaine. Si la clé de la compréhension de la délinquance en col blanc est celle de précisément comprendre la possibilité de faire le mal à grande échelle au mépris des lois et des codes moraux les plus fondamentaux, alors mon hypothèse de travail est que l’étude du grand mal collectif que fut le nazisme peut peut-être nous éclairer à résoudre ce mystère moral contemporain.

Le nazisme, par la nature même des personnes hautement éduquées qui en furent les responsables et les exécutants zélés, ainsi que des méthodes bureaucratiques « rationnelles » utilisées – avec son cortège de spoliations administratives et les multiples grandes entreprises qui collaborèrent activement à la « solution finale » –  ne fut-il pas après tout le plus grand cas de criminalité en col blanc de toute l’histoire ?

François Serrano

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