De la décence ordinaire

décence

Le très subtil et plaisant essai « De la décence ordinaire » du philosophe Bruce Bégout, qui vient d’être réédité aux Editions Allia, permet de mieux cerner tout le sens et la portée de cette expression de « common decency » qui revient si régulièrement dans les textes de George Orwell, notamment à partir de son enquête sur la condition ouvrière britannique « Le quai de Wigan » de 1936.

Orwell perçoit un sens moral – inné, instinctif, spontané – à l’oeuvre dans la simple vie quotidienne des classes populaires, une inclination naturelle à faire le bien et une répugnance tout aussi naturelle à faire ou voir faire le mal. Ce qui suppose donc une capacité immanente et pré-juridique à discerner le bien du mal. Parmi les vertus qu’il observe chez les gens simples, on trouve selon lui : le sens du partage, la bienveillance, la solidarité, l’entraide, l’humilité, la chaleur, l’humanité, la politesse la plus élémentaire, un sens profond de l’honnêteté et de la justice ainsi qu’une capacité d’indignation viscérale face au mensonge et à l’injustice et un dégoût pour le pouvoir et la domination.

Le terme anglais de « common decency », aujourd’hui mais déjà à l’époque d’Orwell, a quelque chose de désuet, de « vieille Angleterre », équivalent peut-être de « bonnes moeurs et bonnes manières » en français. « Pour ce qui est des conceptions morales il n’y a rien de plus bourgeois que la classe ouvrière » dit justement Orwell. Pour autant il s’agit d’avantage d’être respectueux de l’autre et « des choses qui ne se font pas », que de s’évertuer à apparaître « respectable et respecté » dans une quête sans fin de statut social. En ce sens Bégout oppose à la décence ordinaire des gens simples l’ « indécence extraordinaire » des classes dominantes : indécence (et obscénité) d’un trop plein de richesse, de pouvoir, de volonté de puissance, de violence, de ricanements cyniques. Ayant demandé à un ami britannique de d’illustrer la «  »common decency » il me suggéra Donald Trump comme son plus parfait revers : à méditer.

Il est important de signaler que cette décence ordinaire qu’Orwell voit à l’œuvre dans le peuple, ne signifie pas pour autant une quelconque supériorité morale ou sainteté intrinsèque du pauvre par rapport au riche. Cette inclination naturelle au bien et cette répugnance tout aussi naturelle au mal existe dans absolument chaque être humain, elles sont simplement perdues ou corrompues dans les classes dominantes de part les conditions de vie de celles-ci. En d’autres termes, la vie quotidienne la plus humble et ordinaire possède en elle-même des propriétés vertueuses qui permettent d’actualiser les dispositions morales de chacun. « Le monde ordinaire où l’herbe est verte, la pierre dure », celui du goût des choses les plus simples comme l’atmosphère amicale d’un pub ou la pratique du jardinage, son bon sens résolument terre à terre, ont une dignité et une grâce en soi qui ne sont pas nécessairement les signes scandaleux de l’inégalité sociale : une vie simple et humble incite tout simplement à la vertu, alors qu’une vie démesurément opulente inhibe son développement.

Orwell n’est pas dupe pour autant des travers des classes populaires. Il constate en particulier des tendances à l’apathie et à la résignation, un désintérêt pour la politique sous le sempiternel slogan « bonnet blanc, blanc bonnet ». Orwell voit dans cet apolitisme l’une des causes profondes de la montée du fascisme. Les instincts cruels et les sentiments naturels latents sont quant à eux savamment exploités par les totalitarismes… et ses intellectuels.

Car l’éloge de la décence ordinaire a aussi pour corollaire la dénonciation concomitante de l’indécence extraordinaire de ces intellectuels qui se rendent complices des pouvoirs totalitaires, qui en son temps abondent. Orwell ne tombe pas pour autant dans l’anti-intellectualisme primaire et démagogique, mais s’attaque à cette classe particulière d’intellectuels exhibant un goût illimité pour le pouvoir, totalement coupés de la vie quotidienne et de la réalité matérielle ordinaire, opérant ainsi un divorce mortifère entre la vie et la pensée. Cette distance à l’égard des vérités les plus élémentaires et de la vie affective authentique ne peut que conduire, selon Orwell, à l’insensibilité et la malhonnêteté intellectuelle les plus totales.

« C’est la raison pour laquelle Orwell fait de l’intellectuel pro-totalitaire le parangon de l’indécence, c’est-à-dire d’une malhonnêteté sans bornes, capable de nier l’évidence, de manipuler les faits historiques et de décréter comme vérité objective le moindre mensonge qui l’arrange. L’imposture intellectuelle tient à ce décalage entre les idéaux de la science et l’infamie des comportements effectifs. L’hypocrisie politique devient révoltante lorsqu’elle se pare de la bonne conscience académique. (…)

L’insensibilité morale de l’intellectuel totalitaire trouve son origine dans la pauvreté de son monde vécu. La coupure avec la vie quotidienne forme le terreau principal de sa sujétion à des systèmes coercitifs. Enfermé dans sa bulle académique, il est, plus que tout autre, clin à adopter des idées immorales procurant à son existence aseptisée un frisson de violence. C’est par conséquent cette absence d’ancrage solide dans le monde de la vie qui rend l’intellectuel réceptif à l’idéologie d’une construction abstraite d’une nouvelle vie. L’attirance pour une politique de table rase témoigne chez l’intellectuel de la dénégation violente de sa propre réalité quotidienne. »

En ce sens la décence ordinaire s’illustre aussi dans l’utilisation d’une langue ordinaire, simple et précise, qui est le meilleur antidote aux mensonges éhontés inhérents à l’utilisation d’une novlangue totalitaire, technocratique ou managériale qui euphémise sans cesse et rend acceptable l’inacceptable. On trouve dans cette dénonciation de l’imposture de ces novlangues une analyse très similaire à celle que fait Hannah Arendt dans « Eichmann à Jérusalem » à propos de ces « règles de langage » très strictes employées par les gestionnaires des génocides nazis. En lieu et place d’ « extermination », « liquidation », « assassinat » ou « tuerie » : « solution finale », « évacuation », « changement de résidence », « affaire médicale » ou « traitement spécial. » Arendt explique justement que ces règles de langage ont pour fonction de maintenir l’équilibre mental des armées d’exécutants, en leur empêchant de mettre leurs actes en rapport avec ce qu’elle appelle « la répugnance innée au crime de la personne ordinaire », qui se rapproche directement de la décence ordinaire orwellienne.

Ces euphémismes totalitaires, coupés à la fois de la vérité objective et de la sincérité subjective, rappellent étrangement les « Plans de Sauvegarde de l’Emploi » ou autres « Risques Psycho-Sociaux », pour désigner aujourd’hui licenciements de masse ou souffrance et maltraitance au travail : « Orwell perçoit clairement que le totalitarisme et le capitalisme participent d’un avènement plus général de la pensée instrumentale. Ils appartiennent à une forme détériorée de rationalité qui impose le calcul et l’efficacité comme seuls critères essentiels. »

Il y a un indéniablement un relatif pessimisme chez Orwell face au rouleau-compresseur de cette pensée instrumentale dans le monde moderne, qui a aussi d’ailleurs tendance à standardiser et à aseptiser le quotidien, ce qui nous éloigne d’un contact direct avec le réel. Mais, nous rassure finalement Bégout, Orwell ne nous propose pas d’adopter une posture de résignation morose. La poursuite de la décence ordinaire et l’attachement au bon sens sont les meilleures façons de résister aux propagandes et embrigadements de toutes sortes. En nous invitant par exemple à observer avec attention et une âme d’enfant la venue au monde du crapaud au printemps ou à suivre ses onze règles pour confectionner une bonne tasse de thé, Orwell nous propose de redécouvrir la joie et les vertus du quotidien le plus ordinaire comme le meilleur antidote qui soit aux mensonges et au mal. Orwell nous invite aussi à une décence ordinaire à l’usage du travail intellectuel, qui pour être réellement créatif et vivant doit passer par l’usage de mots simples et précis, et rester attaché au monde sensible et quotidien de tous les jours, dans toute sa grâce et sa fragilité. L’Orwell est après tout le nom d’une petite rivière anglaise qu’affectionnait tout particulièrement Eric Blair.

François Serrano

 

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