Pourquoi Arendt s’est trompée sur le cas Eichmann ou la formation d’un génocidaire

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« Je sauterai volontiers et joyeusement dans la fosse en sachant que cinq millions de Juifs s’y trouveront avec moi. » Voici les paroles de réconfort que l’Obersturmbannführer Adolf Eichmann prodigue à ses collègues SS, quelque peu démoralisés dans un Berlin en ruine sur le point de tomber aux mains de l’Armée Rouge. Plus tard, dans une interview en 1955 au journaliste nazi Sassen alors qu’il est exilé en Argentine, il n’hésite pas à dire en nazi tout à fait impénitent et invétéré : « Non, je n’ai aucun regret et je ne dois aucune excuse. (…) Pour être tout à fait franc avec vous, je vous avouerai que si nous avions tué tout le monde, les 10,3 millions de Juifs répertoriés par (le statisticien) Korherr, je serais heureux et je dirais : « Mission accomplie, l’ennemi n’est plus. »

En 1961 Hannah Arendt assure pour le New Yorker la couverture du procès retentissant du criminel de guerre Eichmann. Ce dernier a été clairement identifié à Nuremberg par un certain nombre d’anciens camarades en crimes contre l’humanité, et a pu être exfiltré d’Argentine de manière spectaculaire par le Mossad. « L’affaire fut menée de manière sportive, et fut exceptionnelle au niveau tant de son organisation que de sa planification exemplaire » dira non sans humour Eichmann en bon professionnel de ces choses. A Jérusalem il est jugé pour sa contribution centrale à la planification et à l’exécution de la solution finale. Au terme d’un procès aussi médiatique que bouleversant – qui sera véritablement le premier véritable procès de la Shoah où peuvent témoigner de rares survivants d’horreurs qui semblent dépasser tout entendement – Eichmann est jugé coupable et condamné à mort par pendaison en 1962.

Arendt en tire en 1963 son célèbre et très controversé ouvrage « Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal » qui a très profondément influencé la manière de non seulement appréhender le personnage d’Eichmann et partant le nazisme mais aussi, bien au-delà, de concevoir une nouvelle forme de barbarie qui serait le produit de la bureaucratie moderne et de ses mécanismes d’obéissance aveugle et robotique à l’autorité. La leçon qu’elle tire de cette étude sur la méchanceté humaine – car Arendt prend résolument le parti de théoriser le cas Eichmann pour un enseignement à portée universelle dans un monde post-Hiroshima – est « la terrible, l’indicible, l’impensable banalité du mal. »

Formule choc, et incontestablement brillante dans la forme, qui a connu un immense succès (non sans connaître une non moins immense controverse au sein de la communauté juive, qui dans son ensemble ne voyait strictement rien de banal chez Eichmann) avec une validation presque scientifique dix ans plus tard par les expériences édifiantes de Milgram : expériences largement corroborées depuis (cf par exemple le sidérant « Jeu de la mort » français de 2010) qui ont permis de mesurer l’extraordinaire propension d’individus tout à fait ordinaires à l’obéissance mécanique à des ordres émanant d’un système d’autorité… et dès lors capables de tout et des pires horreurs dans des rôles de rouages bureaucratiques déshumanisants et déresponsabilisants où les sentiments moraux « normaux » se trouvent de fait techniquement neutralisés.

Arendt problématise très justement l’enjeu anthropologique fondamental en disant : « Si la question de savoir combien de temps il faut à une personne ordinaire pour vaincre sa répugnance innée au crime, et ce qui lui arrive exactement une fois qu’elle a atteint ce stade, avait une pertinence minime du point de vue juridique, elle avait, en revanche, un grand intérêt politique. A une telle question, le cas Adolf Eichmann a donné une réponse on ne peut plus claire et précise. »

La réponse qu’elle donne, en revanche, est beaucoup plus discutable, si l’on en juge par les travaux biographiques plus récents :

Eichmann n’était ni un Iago ni un Macbeth ; et rien n’était plus éloigné de son esprit qu’une décision, comme chez Richard III, de faire le mal par principe. Mis à part un zèle extraordinaire à s’occuper de son avancement personnel, il n’avait aucun mobile. Et un tel zèle en soi n’était pas criminel ; il n’aurait certainement jamais assassiné son supérieur pour prendre son poste. Simplement, il ne s’est jamais rendu compte de ce qu’il faisait, pour le dire de manière familière. (…) Il n’était pas stupide. C’est la pure absence de pensée – ce qui n’est pas du tout la même chose que la stupidité – de devenir un des plus grands criminels de son époque.

Elle persiste et signe dans cette position dans sa dernière et posthume oeuvre « La vie de l’esprit« , réflexion sur l’activité de penser qui dit-elle a précisément pour origine le procès d’Eichmann :

Les actes étaient monstrueux, mais le responsable – tout au moins le responsable hautement efficace qu’on jugeait alors – était tout à fait ordinaire, comme tout le monde, ni démoniaque ni monstrueux. Il n’y avait en lui trace ni de convictions idéologiques solides, ni de motivations spécifiquement malignes, et la seule caractéristique notable qu’on décelait dans sa conduite, passée ou bien manifeste au cours du procès et au long des interrogatoires qui l’avaient précédé, était de nature entièrement négative : ce n’était pas de la stupidité, mais un manque de pensée. (…) C’est cette absence de pensée – tellement courante dans la vie de tous les jours où l’on a à peine le temps et pas davantage l’envie, de s’arrêter pour réfléchir – qui éveilla mon intérêt.

On ne peut enlever le mérite à Arendt d’avoir dépassé les explications psychologisantes et réductrices de ce type de criminalité, qui peuplent l’imaginaire collectif et ses représentations populaires notamment au cinéma : déments psychotiques, tueurs nés, personnalités sataniques et sadiques, monstres de perversité. Si de tels criminels pathologiques ont évidemment existé et prospéré dans l’appareil d’extermination nazi, cette grille d’analyse est loin de pouvoir faire sens des millions d’Allemands et de collaborateurs européens, de fait fonctionnellement ordinaires et « normaux », qui ont collaboré activement à des degrés divers de responsabilité à ce génocide aux proportions industrielles.

Pour autant Arendt a créé un autre mythe tout aussi faux d’un Eichmann, représentatif du nazi moyen, et qui en cela aurait été un raté, un déclassé, rejoignant le nazisme par pur opportunisme professionnel et essentiellement un robot dépourvu de toute intelligence, un criminel bureaucratique derrière son bureau appliquant à la lettre des consignes venues d’en haut « sans penser », et seulement capable de s’exprimer par des phrases technocratiques toutes faites. Bien qu’elle dise par ailleurs ne pas le considérer comme stupide, Arendt ridiculise tout de même d’Eichmann dont elle fait un vrai guignol : « Malgré tous les efforts de l’accusation, tout le monde pouvait voir que cet homme n’était pas un « monstre » ; mais il était vraiment difficile de ne pas présumer que c’était un clown. »

La remarquable biographie de l’historien britannique David Cesarani permet de saisir toute la valeur mais surtout toute l’étendue de l’erreur du jugement que porte Arendt sur Eichmann : ce nécessaire réexamen de la vie de ce génocidaire, sans doute exemplaire mais en rien banal, permet de dépasser les mythes à la fois du monstre et du rouage « sans pensée » pour faire émerger quelque chose d’en réalité bien plus inquiétant : à savoir la capacité criminogène de certaines idéologies – produites par la raison raisonnable et raisonnante d’intellectuels a priori respectables, et non par des psychopathes sanguinaires ou des bureaucrates inconscients – à former par endoctrinement des citoyens à peu près « normaux » en génocidaires professionnels agissant consciemment, délibérément.

« Il n’est pas nécessaire d’être anormal pour devenir un génocidaire » montre Cesarani et en ce sens il donne raison à Arendt dans le fait qu’Eichmann n’est pas ontologiquement mauvais et qu’il n’y a rien de monstrueux en lui à la base. Pour autant le travail de recherche biographique de Cesarini met soigneusement en évidence qu’Eichmann n’est aucunement un raté, un déclassé, un « loser » pour ainsi dire avant de rejoindre le parti national-socialiste ; qu’il est très loin d’être sot et qu’il n’agit en rien de manière automatique en subordonné robotisé ; et qu’il est n’est en rien dénué de pensée, bien au contraire.

Certes Eichmann ne fera pas d’études supérieures et n’a pas une intelligence scolaire (celle dont devait disposer Heidegger, l’ancien maître vénéré et un temps l’amant d’Arendt, ce qui ne l’empêcha lui non plus d’adhérer pleinement au nazisme). Eichmann aura néanmoins, au sein d’une famille bourgeoise protestante tout à fait respectable, une enfance et une vie de jeune adulte parfaitement normales, heureuses et raisonnablement épanouies avec une vie sociale et sentimentale active. Il sera toujours un bon fils, puis un bon père de famille aimant ses enfants et ses maîtresses.

Avant de rejoindre le NSDAP et la SS en 1932 à l’âge de seulement 26 ans, à une époque où ce dynamique parti passe encore pour « respectable », c’est un beau jeune homme plein d’avenir, qui a eu un parcours tout à fait honorable comme représentant de commerce pour une société pétrolière. Il doit d’ailleurs cet emploi à de la famille juive par alliance qui le recommandent auprès d’employeurs juifs qui prendront bien soin de lui. Eichmann fréquentera aussi jusqu’en 1931 un bon ami juif, il n’y a donc aucune trace à l’origine de haine pathologique ou de ressentiment à l’égard des Juifs. Il est politisé de manière assez conventionnelle pour son milieu au sein d’une droite nationaliste, conservatrice et relativement antisémite. Il s’agit d’un antisémitisme diffus tout à fait courant à cette époque, qui n’a rien en principe de criminogène, et que l’on retrouve dans des personnages plus sympathiques tels que par exemple Proudhon, le Marx de la Question Juive ou même les écrits de jeunesse de George Orwell (et oui, même lui…).

Au sein de la SS, et notamment du SD d’Heydrich qui a un recrutement résolument « élitiste », il côtoie des collègues fortement diplômés issus a priori de la fine fleur intellectuelle du pays : professeurs, chercheurs, juristes, médecins, ingénieurs. Ce qui fait d’ailleurs en un sens de l’holocauste nazi un cas particulièrement extrême de criminalité d’Etat en col blanc. Cela ne l’empêche pas de devenir dans cet environnement compétitif – par le pur hasard des conseils d’un supérieur, il faut le noter, et non par haine personnelle – l’expert reconnu au sein de la SS en matière de question juive et de sionisme, et d’apprendre même à déchiffrer le yiddish. Il entretiendra d’ailleurs longtemps des relations professionnelles froides mais « correctes » avec des organisations sionistes, car il voit initialement la solution à la question juive dans l’émigration  et dans le fait de (ses termes) « mettre un peu de terre sous les pieds des Juifs. »

Si le SS Eichmann a fait sienne la devise de son corps « Mon honneur est ma loyauté », la parole sacrée du Führer étant conçue comme la source de toute la « légalité » nazie, il est loin d’être ce bureaucrate docile et obéissant, en charge des seules questions de transport et qui n’avait pas d’autre choix que d’obéir : ligne de défense d’Eichmann que cautionne finalement, somme toute assez naïvement, Arendt. Il aurait largement pu obtenir une autre affectation que celle qui fut au final la sienne, à savoir la planification et l’administration de la solution finale, ce qui suppose de réels talents d’organisateur. Certes les décisionnaires principaux furent Hitler, Himmler et Heydrich mais Eichmann fut une cheville ouvrière incontournable, d’une efficacité redoutable et d’un engagement total. En termes managériaux, il fut remarquablement « proactif », mettant à profit d’ailleurs son expérience en entreprise et notamment ses compétences opérationnelles en matière de transport et de planification de livraisons de carburant.

Après l’Anschluss en 1938, il organise à Vienne de manière autonome et avec succès toute l’ingénierie d’émigration forcée des Juifs autrichiens, qui servira de modèle dans toute l’Europe : système basé sur la terreur et la menace du camp de concentration, et un procédé industrialisé « innovant » de spoliation des biens juifs s’appuyant (idée d’Eichmann toujours) sur la création de conseils juifs pour faciliter le traitement administratif de l’émigration forcée… et plus tard des déportations (« collaboration » selon Arendt, ce qui scandalisera non sans raison la communauté juive). Entre 1939 et 1941 il passe de l’émigration forcée à la gestion de la déportation de masse vers l’Est, puis à partir de la macabre conférence de Wansee en janvier 1942 à la gestion de la solution finale : il se dira d’ailleurs flatté d’avoir été associé à pareille entreprise en compagnie de figures éminentes du régime, dans ce qui eut l’apparence d’une brève réunion mondaine.

Il ne fut pas à ce titre un criminel derrière un bureau éloigné de ses victimes dans un environnement feutré et aseptisé comme le suggère Arendt, mais fut pleinement impliqué sur le terrain au contact permanent des pires horreurs et des pires souffrances dans les camps d’extermination. Il dit qu’il eut de prime abord quelques « hauts-le-coeur » devant le spectacle des exécutions de masse par balle par les Einstzgruppen (escadrons de la mort SS) à l’Est et celui des premiers camions à gaz. Mais ils furent manifestement bien vite surmontés et Eichmann ne manifesta jamais la moindre empathie ou compassion pour des victimes qu’il avait au quotidien en face de lui dans les centres de mise à mort. Il eut en 1944 la responsabilité personnelle de conduire sur place la déportation des Juifs de Hongrie, tâche dont il s’acquitta avec une détermination implacable et un cynisme fanatique total (plus de 500.000 victimes en quelques mois) allant même jusqu’à contrecarrer des ordres, y compris d’Himmler, invitant à ménager les Juifs au vu d’une défaite imminente. Il négocia bec et ongles, et de sa propre initiative, jusqu’à la fin des ressources pour ses oeuvres criminelles auprès des diverses administrations qui avaient d’autres priorités dans un contexte d’effondrement généralisé du Reich.

Eichmann n’était donc pas loin s’en faut, comme il le prétendit dans son procès et comme Arendt le dépeignit (à tort) pour la postérité, un simple rouage exécutant mécaniquement des ordres dans un appareil bureaucratique bien huilé. Arendt est abusée, comme beaucoup d’autres observateurs d’ailleurs, par l’apparence effectivement « banale » du prévenu sous cloche de verre et et c’est sur ces apparences trompeuses qu’ elle échafaude toute sa théorie. La cinquantaine, dégarni, myope, avec un tic nerveux et enrhumé, écoutant impassiblement des récits effrayants, n’en menant pas large (et pour cause) Eichmann donne habilement l’impression de Monsieur Tout Le Monde. Mais cela correspond précisément à sa stratégie de défense qui est justement de ne pas apparaître comme un fanatique hystérique mais comme un fonctionnaire de rang intermédiaire qui ne fit que son devoir en temps de guerre. Qui plus est Arendt n’assiste pas à l’intégralité du procès, seulement à l’acte d’accusation et à des témoignages de survivants : elle rate notamment tous ces derniers moments où Eichmann va se montrer en fait extrêmement habile, énergique et plein de verve face à son procureur et à ses juges. Et en rien clownesque.

Le point décisif que met en évidence Cesarani est qu’Eichmann « apprend » à haïr et à être un génocidaire professionnel, avec toute la conscience professionnelle que cela suppose. Pour ce qui est de la pratique il est avant tout un autodidacte qui recycle directement ses compétences organisationnelles et opérationnelles de « problem solving » acquises dans le monde de l’entreprise, et administre en somme le génocide comme un centre de profit multinational : de profit, et non de coût, car comble de cynisme les nazis faisaient payer aux victimes les frais de leur propre anéantissement, qui lui-même permettait l’ « aryanisation » et la spoliation des biens juifs. Là encore, dans cette macabre escroquerie, nous sommes en présence d’une forme particulièrement extrême de criminalité en col blanc caractérisée.

Mais pour ce qui est en revanche d’ « apprendre à haïr », préalable nécessaire à la pratique, il apparaît clairement qu’Eichmann va être littéralement endoctriné et fanatisé à partir du moment où il rentre dans la SS et où il y est socialisé à plein temps. Arendt commet donc une erreur d’appréciation majeure lorsqu’elle ne voit en lui « aucune trace de convictions idéologiques solides ». Lors de l’interview à Sassen de 1955 Eichmann dira qu’il fut un « idéaliste » : « lorsque j’ai atteint la conclusion qu’il était nécessaire de faire aux Juifs ce que nous leur avons fait, j’ai travaillé avec tout le fanatisme qu’un homme peut attendre de lui-même. » Un idéalisme qui chez lui a largement survécu à l’effondrement du IIIème Reich, comme en témoigne ces notes en marge d’un ouvrage d’histoire antinazi retrouvées par les enquêteurs en Argentine : « Voilà un homme qu’on devrait écorcher vif! Un âne bâté, un porc, un fumier. Pas étonnant qu’avec de pareils bonshommes, nous ayons perdu la guerre ! »

Quelle était la teneur de cette idéologie qui emplit de tant de mauvaises pensées le cerveau d’Eichmann ? Lors de son procès, un juge lui demanda s’il était exact que « à cette époque la destruction des Juifs était considérée comme un acte glorieux ? Les Juifs étant perçus comme un virus devant être éradiqué, comme n’importe quelle maladie ? Et l’absence de pitié était considérée comme une vertu ? ». Eichmann répondit : « Oui, cela est correct, je dois l’admettre. » Il faut se souvenir que la Shoah a eu pour antécédent la campagne d’eugénisme (théorie très en vogue de par le monde) menée de 1939-41 à l’encontre des handicapés mentaux et physiques qui fit 70.000 victimes par gaz toxique. Arendt rapporte d’ailleurs que le Dr Servatius, l’avocat d’Eichmann, parlera d’ « affaire médicale » pour désigner la mise à mort par gaz…

C’est dans cette vision pseudo-scientifique d’une menace biologico-raciale que l’apprentissage de la haine anti-juive peut être recontextualisée, vision qui convergeait par ailleurs avec celle plus politique du peuple juif : ennemi politique numéro un du peuple allemand se devant donc de rentrer dans une lutte à mort, et en particulier dans un contexte de guerre totale. Dès 1935 Eichmann, obsédé par l’idée d’un complot de la juiverie mondiale, montrera tous les signes d’un endoctrinement antisémite radical et définitif, et la conviction de la nécessité d’adopter des méthodes rationnelles, « en rien personnelles », à la résolution globale et définitive du supposé problème juif. Eichmann, en « idéaliste », n’aura fait au fond « que » suivre jusqu’à ses plus extrêmes et logiques conséquences son idéologie. Vu sous cet angle, à défaut d’être banal, le mystère du mal qu’il a pu incarner se dissipe largement pour laisser place au rôle décisif, non pas de l’absence de pensée, mais au contraire d’une sorte de méga-pensée idéologique : une mécanique intellectuelle implacable, mais tout à fait compréhensible, et propre à tout fanatique d’hier comme d’aujourd’hui.

La véritable myopie conceptuelle d’Arendt, devant son incapacité à percevoir le rôle essentiel de l’apprentissage idéologique dans la formation d’un génocidaire comme Eichmann, est d’autant plus surprenante qu’elle avait saisi avec la plus grande lucidité tout le pouvoir mortifère des idéologies totalitaires dans son autre grand ouvrage « Les origines du totalitarisme » :

Le procédé dont usèrent les deux dirigeants totalitaires (Hitler et Staline), afin de transmettre leurs idéologies respectives en armes grâce auxquelles chacun de leurs sujets pouvait de lui-même se contraindre à se mettre au rythme du mouvement de la terreur, était d’une simplicité trompeuse et invisible : ils prenaient les idéologies mortellement au sérieux, ils tiraient vanité, l’un de son don suprême pour « le raisonnement froid comme la glace » (Hitler), l’autre du « caractère impitoyable de sa dialectique », et se mettaient en devoir de déployer les implications idéologiques jusqu’à l’extrême d’une cohérence logique qui semblait déraisonnablement « primitive » et absurde au spectateur : une « classe moribonde » était une classe de gens condamnés à mort ; les races qui sont « inaptes à vivre » devraient être exterminées.

Si Arendt en définitive se trompe – ce n’est pas l’absence de pensée mais au contraire le trop-plein idéologique de pensée qui explique le mieux le peu « de temps il faut à une personne ordinaire pour vaincre sa répugnance innée au crime » – elle a néanmoins eu le mérite d’orienter l’examen du cas Eichmann vers une analyse criminologique à portée universelle.

De ce point de vue, le cas Eichmann s’avère coller parfaitement à la théorie de l’association différentielle du grand sociologue et criminologue américain Edwin Sutherland (1883–1950). Cette théorie établit que le comportement criminel est acquis dans le cadre social d’un processus d’apprentissage d’une compétence (comme une autre) au contact de ceux qui perçoivent positivement cette activité criminelle, et en isolation de ceux qui pourraient la percevoir négativement. Une personne va au final, selon cette théorie, développer un comportement criminel si et seulement si le nombre des jugements favorables à ce comportement est largement supérieur aux jugements qui lui défavorables dans l’environnement direct où elle va se trouver. Ce processus d’apprentissage socialisé concerne non seulement les techniques mais aussi – point important ici puisqu’il s’agit d’apprendre à haïr – les processus mentaux de légitimation et de rationalisation de ces comportements.

Et justement durant son procès Eichmann émettra d’ailleurs l’intéressante circonstance atténuante que personne dans son entourage ne lui aura jamais fait prendre conscience du caractère criminel de ses actes, et qu’au contraire il aura toujours été entouré de figures intellectuelles prestigieuses lui donnant entièrement raison et le félicitant. Constamment bombardé d’idéologie nazie dans un univers clos, Eichmann est bien formé à haïr et à légitimer cette haine par association différentielle. Eichmann a-t-il même encore conscience d’être un criminel ? Oui et non, comme le résume bien la tristement célèbre formule de Goebbels : « L’Histoire se souviendra de nous : nous aurons été les plus grands hommes d’Etat de tous les temps, ou les plus grands criminels. » Les génocidaires nazis ont parfaitement conscience d’être des criminels, du moins au regard des standards moraux traditionnels, ce qui explique bien le soin particulier qu’auront les nazis à détruire les documents qui pourraient prouver leurs crimes dans les derniers jours du IIIème Reich.

Mais précisément cette « morale traditionnelle » (prétendument bourgeoise, libérale, judéo-chrétienne, judéo-maçonnique, démocratique, socialiste, gauchiste, droitdelhommiste, etc ce qu’on voudra) est remplacée dans la pensée nazie par une nouvelle échelle de valeurs perçue comme bien supérieure, car mettant l’intérêt souverain de la supposée race allemande au-dessus de toute autre considération… et légitimant par conséquent et tout à fait « logiquement » les pires tueries comme de terribles nécessités historiques dont chaque SS doit se sentir non pas coupable mais fier, comme l’illustre cet extrait d’un discours d’Himmler à ses hommes d’octobre 1943 :

La plupart d’entre vous savent ce que c’est que de voir un monceau de cent cadavres, ou de cinq cents, ou de mille. Etre passés par là, et en même temps, sous réserve des exceptions dues à la faiblesse humaine, être restés corrects, voilà ce qui nous a endurcis. C’est là une page de gloire de notre histoire, une page non écrite et qui ne sera jamais écrite. Nous avions le droit moral, nous avions le devoir envers notre peuple, de tuer ce peuple qui voulait nous tuer. Nous exterminons un bacille.

Il s’en est pourtant peut-être fallu de peu qu’Eichmann voit sa carrière de génocidaire contrariée par l’émergence d’une petite voix culpabilisante de morale « traditionnelle » au fond de sa conscience. En 1935, alors qu’il a des velléités d’apprendre l’hébreu pour parfaire son statut d’expert des affaires juives au sein de la SS, il repère un rabbin pour lui donner des leçons particulières. Il fait alors une demande à sa hiérarchie pour que ces frais soient pris en charge par son département, demande refusée, et nous apprend son biographe Cesarani :

Eichmann suggéra par la suite que ses supérieurs ne lui faisaient pas confiance pour le voir passer du temps avec un Juif éminemment instruit et s’en voulut de n’avoir pas tout simplement fait arrêter le rabbin. Cette autorécrimination perverse manifeste crûment ce qui était peu à peu en train de devenir chez lui une attitude froidement instrumentale à l’égard des Juifs.

Peut-être qu’Eichmann aurait conservé cette « attitude froidement instrumentale » malgré des contacts fréquents avec son professeur-rabbin. Mais peut-être pas, « donnant raison » à ses supérieurs qui ont préféré ne pas prendre de risque : à ce sujet tous les régimes totalitaires sont extrêmement soucieux de priver leurs sujets d’accès à des valeurs et attitudes alternatives et potentiellement concurrentes. Car une langue, si on la pratique couramment, c’est bien plus qu’un simple moyen instrumental de communication : acquérir une langue c’est acquérir en même temps toute une culture, toute une histoire, des traditions, une vision de monde, potentiellement une religion et ses valeurs. On pense toujours un peu différemment, on est toujours un peu quelqu’un d’autre dans une autre langue que sa langue maternelle. D’où en tous cas l’absolue nécessité – ou le danger mortel, selon la perspective – de maintenir des voix discordantes dans les organisations pour prévenir ses dérives criminogènes… là où la « normalité » équivaut trop souvent à la conformité (pour le coup banale) à une structure d’autorité, et où le lancement d’alerte et le refus de pousser à fond les manettes de Milgram constituent le comportement humain a-normal. Eichmann parlant couramment l’hébreu, au contact d’une voix rabbinique dissonante et culpabilisante, aurait-il pu être le génocidaire implacable et entièrement dénué de compassion qu’il fut ?

Impossible bien sûr de répondre à une telle question. En revanche le cas Eichmann nous montre qu’on peut être formé par socialisation à la criminalité et y faire carrière en toute bonne conscience, sans être à la base un mauvais bougre : formé au même titre que tout autre profession. Sans doute le climat d’antisémitisme exacerbé dans l’Europe des années 30 a facilité le passage à l’acte génocidaire, et l’on comprend bien toute la nécessité par principe de précaution à ne plus considérer l’antisémitisme à la légère, comme une opinion parmi d’autres, mais bien comme un délit. Le macabre parcours professionnel d’Eichmann peut parfaitement se comprendre, il ne relève ni de la pathologie mentale comme Hollywood le fait croire ni de l’absence de pensée comme le suggérait Arendt : il est avant tout le produit direct d’une formation idéologique institutionnalisée à la haine, émotion primitive transcendée en « compétence comportementale et managériale » par une organisation se voulant efficiente, rationnelle et « scientifique » même, et soucieuse d’atteindre des objectifs quantitatifs dans une véritable culture du résultat.

Ce parcours, comme tout destin individuel, est aussi la résultante du hasard des rencontres qui ont conduit Eichmann à enquêter sur la question juive, alors qu’il n’avait pas de haine ou d’intérêt personnel particuliers à la base. Ce hasard aurait pu tout aussi bien lui permettre des rencontres moins mortifères. Il n’avait après tout que 26 ans lorsqu’il intègre la SS, un âge certes de raison mais tout de même un âge où l’on reste largement malléable idéologiquement, dans tous les sens. Il n’y a pas nécessairement pour autant un petit Eichmann en chacun de nous, nous ne sommes pas tous aussi réceptifs à l’endoctrinement idéologique. Son parcours génocidaire est le fait de hasards et de pressions sociales dans des situations historiques données mais aussi d’actions individuelles libres, pleinement conscientes et assumées qui n’appartiennent qu’à lui : rien de banal donc dans le cas Eichmann, mais plutôt un cas exemplaire de formation au métier de génocidaire. Une sinistre méthode pédagogique dont l’histoire récente, du Rwanda à l’Etat Islamique, a montré toute l’inquiétante universalité.

François Serrano

 

 

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